lundi 23 avril 2012

Scores à la mi-temps

Le 22 avril est passé. C'était une date tellement attendue qu'elle en a parfois paru extrêmement lointaine, perdue dans un horizon d'attente un peu brumeux. Mais comme tout finit par arriver, il est temps de se prêter au jeu des commentaires.
1. Le premier point déjà abondamment commenté a trait au taux de participation, légèrement inférieur à 80 %. La plupart des acteurs politiques et des analystes y voient déjà une surprise, tant la campagne électorale, sur la base d'indices d'ailleurs souvent obscurs, avait été décrite comme lénifiante et décevante. Pourtant, avec le recul, c'est désormais l'élection de 2002 qui paraît constituer une exception avec une abstention supérieure à 28 %, tandis que l'actuelle présidentielle se rapproche de la moyenne d'abstention pour ce type de scrutin depuis la première élection de 1965, soit 18,8 %. On peut y voir plusieurs éléments. D'abord, un intérêt et un attachement véritables des Français à une institution, qui est vue comme l'élément central de la vie politique et des mécanismes de décision en matière d'action publique (ce qui est déjà plus contestable...). Ensuite, comme la preuve d'une politisation assez importante, même si cela ne se traduit pas toujours dans les urnes, car elle peut également prendre la forme du militantisme associatif ou de mobilisations plus circonstancielles. Les enquêtes qualitatives menées depuis plusieurs années auprès des citoyens par les politistes semblaient parfois montrer une élévation du degré d'information et une plus grande sophistication des raisonnements et des logiques de positionnement des individus interrogés. Cela paraît au moins pour partie attesté par le scrutin qui vient d'avoir lieu.
2. Le premier tour dégage deux vainqueurs parmi les candidats en présence : François Hollande et Marine Le Pen.
Le premier, comme d'ailleurs à l'occasion des primaires socialistes, a donc réussi jusqu'au bout à tenir son rang de favori, en arrivant en tête du premier tour avec un peu plus de 28,5 % des suffrages exprimés. C'est un chiffre élevé pour un candidat de gauche au premier tour d'une élection aussi mobilisatrice et cette performance peut lui laisser espérer la victoire nette qu'il a déjà lui-même appelé de ses vœux au second tour. Elle confirme en tout cas qu'il était bien prêt à cette campagne, dans laquelle il s'est lancé depuis plus d'un an maintenant.
Le second tour reste malgré tout plus complexe à anticiper qu'on ne l'avait parfois cru en raison du score obtenu par Marine Le Pen avec un peu moins de 18 % des suffrages. La fille fait mieux que le père en pourcentage (le meilleur score de Jean-Marie Le Pen reste les 16,8 % de 2002) et, surtout, elle dispose d'un socle électoral en volume bien supérieur en raison de la participation déjà évoquée. La "normalisation" adoptée comme nouvelle stratégie a donc en apparence réussi et il faudra regarder de manière attentive la structure de son électorat et les motivations du vote FN à cette élection. Les enquêtes précédant le premier tour semblaient montrer un nombre élevé de jeunes et/ou de primo-votants attirés par la candidature de Marine Le Pen, ce qui confirme en partie les constats antérieurs sur la composition de cet électorat. Marine Le Pen a peut-être également bénéficié du sentiment de nouveauté attachée à sa première candidature, comme ce fut un peu le cas de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal en 2007. Mais il est possible enfin que cette "normalisation" partielle soit également la conséquence d'un mouvement plus mécanique : les jeunes qui accèdent aujourd'hui au statut d'électeur ont toujours connu un FN assez élevé et, contrairement aux générations antérieures, cette offre politique est sans doute moins vue comme une anomalie démocratique que comme une force alternative, dont le caractère sulfureux a été pour partie gommé par sa nouvelle présidente. Les effets de ce score sont en tout état de cause déjà importants : qu'on le veuille ou non, le discours que Marine Le Pen prononcera le 1er mai constituera un moment important de la campagne et ce score élevé peut déjà être vu comme un défi éthique et stratégique majeur pour la droite en premier lieu, mais également pour la gauche, surtout si l'alternance a lieu.
3. Il y a aussi déjà des perdants ou des défaites partielles. C'est d'abord le cas de Nicolas Sarkozy, même si les discours d'hier soir de son entourage s'essayaient à un optimisme de mauvaise foi. On l'a assez dit, c'est donc la première fois que le président sortant arrive en seconde position avec 27 % des suffrages, alors même que les autres candidatures à droite avaient été empêchées (le retrait de Jean-Louis Borloo apparaîtra peut-être à terme comme l'un des événements majeurs de cette campagne, en ayant évité un "21 avril" inversé) et alors que la première place au premier tour était dépeinte comme la condition de la victoire. L'argument de la crise avancé par certains leaders de l'UMP hier soir est insuffisant, car Valéry Giscard d'Estaing, pourtant confronté à Jacques Chirac en 1981 était arrivé en tête du premier tour, avant d'être battu par François Mitterrand. La situation est donc problématique pour le candidat Sarkozy en raison des reports de voix anticipés (même si l'arithmétique "à la Copé", cette pensée étrange, additionne déjà les voix de l'UMP et du FN), mais elle l'est aussi pour l'UMP à l'issue du scrutin. Cela confirme en tout cas qu'un président impopulaire, qui plus est dans une période de crise, a peu de chances d'être réélu.
Défaite ensuite pour François Bayrou, qui aura donc échoué à faire exister une alternative au centre. Les pressions institutionnelles et la polarisation de la vie politique constituent des contraintes fortes que Bayrou, dans un rôle curieux de Sirius mâtiné de Cassandre, n'aura pas réussi à surdéterminer.
Sentiment mitigé enfin pour Mélenchon, dont l'ambition, née au fil de la campagne de figurer comme "troisième homme", a échoué. On en oublierait presque qu'il est parvenu à passer de 5 % d'intentions de vote initiales à 11 % des suffrages exprimés, contribuant par là au renouveau d'un courant politique important de l'histoire française, une gauche radicale et populaire aux accents (proto-)révolutionnaires.
4. Les sondages sont par ailleurs plus fiables qu'on ne le dit... Ils se sont finalement révélés assez précis, en particulier ceux de la dernière semaine, qui ont bien enregistré les dynamiques du scrutin : (re-)croisement des courbes entre Hollande et Sarkozy ; montée de Le Pen ; effritement pour Bayrou et Mélenchon. Il ne faut ni les diaboliser, ni les valoriser ; ce sont bien des prévisions à manipuler avec prudence, mais qui se révèlent au fond assez précises.
5. Un agacement pour finir à l'égard de ces nouveaux animaux étranges que sont "les éléments de langage". Ces discours normés mis au point par les acteurs politiques à destination des médias et de l'opinion publique semblent faire perdre toute autonomie et tout libre arbitre aux acteurs politiques, qui s'en vont et viennent, d'un plateau à l'autre, répétant les mêmes phrases presque mot à mot. L'UMP était un cas d'école hier soir : résistance de l'exécutif sans précédent en Europe (c'est faux) ; la première place n'a jamais été mise en avant comme objectif (c'est aussi faux) ; la gauche n'a pas fait la poussée anticipée (c'est encore et toujours faux). Le PS n'a pas été en reste, ses leaders répétant ad lib que c'était la première fois qu'un président sortant arrivait second (c'est vrai...). Il serait temps que les acteurs politiques tiennent compte du degré réel d'information et de sophistication des électeurs.
Bref, j'ai attendu le 22 avril...

vendredi 30 mars 2012

Entrée en campagne

Entrée en campagne... Je parle de la mienne évidemment, il n'aura échappé à personne que d'autres ont déjà commencé...
Depuis longtemps d'ailleurs pour certains d'entre eux. Certains quotidiens ont rappelé par exemple cette semaine que François Hollande s'est déclaré le 31 mars 2011, soit il y a un an précisément. Quant au président en exercice, on peut aisément soutenir, comme nous l'avons fait avec Jacques de Maillard dans un article publié sur le site Le Cercle-Les Echos, qu'il est en campagne depuis... 2007, tant son exercice du pouvoir est marqué par l'intériorisation de la temporalité électorale et par le souci de ménager les clientèles. Cette longévité de la campagne, marquée par plusieurs séquences (l'affaire du Sofitel, les primaires citoyennes, la "drôle de campagne" du début 2012, etc.), ainsi que la dilution du temps politique sur le temps de l'action publique, apparaissent même comme des caractéristiques de l'actuelle compétition qu'il faudrait par la suite pouvoir analyser, notamment pour voir dans quelle mesure elles sont réellement nouvelles.
Autre aspect en apparence marquant sans être original, la profusion des sondages avec les idées conventionnelles qui en rythment la réception et l'usage ("croisement des courbes", "troisième homme", etc.). En préparant une séance d'un cours dispensé actuellement sur la campagne dans le cadre de l'Université Inter-âges à Paris II (sans nul doute déjà l'une de mes plus belles expériences d'enseignement), je me suis penché à nouveau sur ces "fameux" sondages, qui pèsent sur la vie démocratique depuis leur invention dans les années 1930 et qui semblent prendre toujours plus de place dans le débat public. Il est peut-être utile de rappeler quelques éléments généraux. Les sondages reposent fondamentalement sur des données parcellaires visant à caractériser les évolutions de l'opinion publique à partir de la théorie des probabilités. Ils reposent tout à la fois sur la définition des éléments recherchés, sur le choix d'un échantillon et sur des techniques statistiques d'exploitation. Je ne vais pas revenir ici sur la première série de problèmes, qui renvoie en définitive à la question même de l'objectivation d'une "opinion publique" (dans un article célèbre de Questions de sociologie, Bourdieu affirme qu'une telle opinion "n'existe pas", même si son argumentation est beaucoup plus fine et moins systématiquement critique qu'on ne le dit parfois). Si l'on estime que les intentions de vote sont maintenant des données routinisées, il est plus judicieux en effet de s’intéresser aux deux autres éléments, les échantillons et l'exploitation ou l'utilisation des résultats.
La question des échantillons est à la fois cruciale et mal connue. Elle est pourtant présente dès les premiers sondages qui fondent leur légitimité initiale en grande partie sur la possibilité d'extrapoler des attitudes et intentions à partir d'un échantillon représentatif d'une population donnée (généralement à l'échelle d'une nation). Ce qui fait notamment le succès de Gallup dans les années 1930, l'anecdote est connue, c'est d'abord la justesse de prévisions fondées sur une enquête réalisée auprès de 5000 citoyens américains, puisqu'il donne Roosevelt gagnant du scrutin en 1936 contre Alfred Landon, alors qu'un questionnaire exploité par le Literary Digest sur la base de plus de 2 millions de réponses donne le résultat inverse. D'après les statisticiens, la façon la plus "correcte" de "choisir" l'échantillon serait de procéder de façon aléatoire au sein d'une population donnée, ce qui évite tout biais a priori dans la production des données et permet une exploitation statistique conforme. Or, le plus souvent, les sondages publiés dans les médias se font selon la méthode des quotas, les personnes interrogées étant "sélectionnées" sur la base d'un faisceau de caractéristiques sociologiques qui assurent la représentativité finale de l'échantillon. En outre, la marge d'erreur est d'autant plus grande que l'échantillon est petit. Un professeur de statistiques à Sciences Po (il y a longtemps maintenant, j'étais alors étudiant...) nous avait démontré que pour une population comme celle de la France, la marge d'erreur devenait selon lui satisfaisante, soit +/- 1% par rapport aux données recueillies, à partir de 10.000 personnes interrogées. Pourtant, la plupart des sondages réalisés se font sur un maximum de 1.000 personnes, ce qui explique que la marge d'erreur soit établie à +/- 3% le plus souvent par les instituts eux-mêmes. La raison est généralement pratique et financière : les sondages réalisés à partir de petits échantillons, parfois présélectionnés, sont plus rapides à effectuer, moins coûteux à réaliser et plus faciles à exploiter.
Ces distorsions déterminent toutefois des problèmes dans la production des données brutes et justifient des corrections ultérieures. Le fait de "corriger" des données statistiques n'est pas en soi critiquable : les fameuses données "corrigées des variations saisonnières" (CVS) servent par exemple à atténuer sur un laps de temps déterminé les effets de cycle pour les phénomènes sensibles à des périodes particulières (c'est le cas en matière d'emploi par exemple). Ce qui est gênant avec les sondages publiés, c'est d'abord l'absence de transparence sur les techniques de redressement des données brutes utilisées par les instituts. On ne sait en effet à peu près rien des corrections appliquées pour tenir compte en particulier de la tendance de certains à surestimer ou sous-évaluer des candidats ou des partis (ce fut notamment le cas pendant longtemps des électeurs du Front national, peu enclins à faire état de leurs préférences et qui passaient ainsi "sous le radar" des sondages). Autre problème, celui qui tient à l'exploitation des sondages. Les phénomènes de "swing", c'est-à-dire les variations plus ou moins brutales de l'opinion, paraissent souvent bien curieux aux observateurs, alors même qu'ils ne reflètent généralement que des changements chez un petit nombre d'individus sans "redressement" suffisamment précis et pertinent. Enfin, un aspect parfois oublié tient au fait que les sondages reposent encore une fois sur des probabilités : ce ne sont pas des prévisions et ils sont sensibles à des facteurs ou des événements inconnus et non anticipés qui peuvent altérer les équations établies pour l'exploitation des données. C'est ce que montrent très bien par exemple, dans un autre domaine, les personnes qui travaillent sur les questions de sûreté nucléaire : les chiffres sont bas et rassurants, jusqu'au moment où... un accident survient et conduit à modifier les données et les modèles utilisés.
Alors, quoi ? Faut-il ne pas lire et/ou ne pas tenir compte des sondages ?  A l'évidence, non, pour deux raisons : d'abord, parce qu'ils sont devenus un élément de la vie politique qu'il faut maîtriser, recadrer, nuancer, critiquer, bazarder ; ensuite, parce que les sondages se "trompent" finalement assez peu, les primaires citoyennes l'ont encore montré récemment. La plupart des "surprises" connues restent généralement associées à des résultats qui étaient "dans la marge d'erreur" des sondages alors publiés. L'une des plus saisissantes reste la présence non prévue de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle de 2002, même si on a pu montrer avec le recul que les derniers sondages indiquaient ce rapprochement et que les chiffres publiés étaient bien dans la marge d'erreur.
Bon, doit bien en avoir un qui traîne quelque part...


Veuillez installer Flash Player pour lire la vidéo



vendredi 16 mars 2012

Il y a un vrai problème...

Bon, c'est pas grave non plus, hein. Il ne s'agit pas d'une catastrophe naturelle, d'une possible révolution ou d'un appel au meurtre. Il n'y a pas mort d'homme. Mais quand même.
J'ai acheté, parcouru et parfois lu le numéro de Libération en date du 15 mars 2012, confié à des écrivains. C'est devenu l'un des formats récurrents de Libé, avec les numéros consacrés aux philosophes. Des écrivains se transforment pour l'occasion en journalistes, ou plutôt non, lorsque l'exercice est réussi, l'écrivain fait de l'actualité la matière première de percées plus ou moins intuitives et/ou plus ou moins analytiques, en se gardant la possibilité de quelques embardées poétiques. Je dois dire que je n'ai pas tout aimé, évidemment. Certains papiers sont inutilement abscons, d'autres sont même mal structurés et presque illisibles, boursoufflés d'effets superflus et maladroits, un peu comme les poèmes dont parle Jean-Philippe Toussaint dans son dernier ouvrage, "ces mauvais poèmes que tout un chacun écrit dans sa vie". D'ailleurs, puisqu'on en parle, il faut lire le petit livre de Toussaint, L'urgence et la patience (un phénomène curieux vous fait lire cette succession de courts textes dans l'urgence, alors que l'ensemble requiert de la patience), qui vient d'être publié aux Éditions de Minuit. Il y est joliment question de littérature et d'écriture et l'on y trouve quelques sublimes pépites (j'aime beaucoup, par exemple, "les virgules, ici et là, grosses comme des gambas").
Bon, il pourrait sembler à certains que j'ai perdu le fil, mais non.
Je n'ai donc pas tout aimé, mais il y a vraiment des papiers intéressants, vivants, justes. J'ai déjà jeté le journal, mais je me souviendrai encore sans doute quelque temps de l'article sur la Syrie, où l'on apprend rien de réellement nouveau, mais où l'auteur nous fait ressentir, viscéralement, tout le malheur des gens, ainsi que la profondeur de l'injustice et de la violence du régime. Il y a aussi un portrait réussi du responsable-philosophe du service d'ordre de Jean-Luc Mélenchon en dernière page (par Maylis de Kerangal, je crois) et plusieurs papiers tout à la fois précis, ironiques et bienveillants (si, je vous assure, on peut être les trois à la fois) sur la campagne présidentielle et sur quelques sujets de société (et je ne parle pas de la magnifique critique du dernier livre de Mendoza, car c'est un truc d'écrivain à écrivain).
En prenant un réel plaisir à cette lecture, et en me souvenant par contraste de l'agacement, déjà décrit ici, ressenti après les tentatives analogues des philosophes, je me suis à nouveau aperçu que les sciences sociales ont parfois bien du mal à faire mieux que la littérature pour décrire et faire comprendre ce qu'est, pour ma discipline en particulier, la politique. Je reste en effet persuadé que certains des ouvrages qui en disent le plus et de la façon la plus nette sur ce qui anime les acteurs politiques, sur les logiques de pouvoir ou encore sur l'essence de l’État, sont quelques chefs-d’œuvre de la littérature (je pense par exemple, rapidement et sans hiérarchie, à Robert Penn Warren, Les fous du roi, à Mario Vargas Llosa, La fête au bouc, ou au quatuor de Los Angeles de James Ellroy).
Cela me semble tenir à deux éléments : la recherche de la "bonne" distance et la qualité d'écriture, et les deux sont probablement liés.
Par recherche de la "bonne distance", je veux dire une forme de proximité ou d'empathie à l'objet/au sujet de l'écrit, qui se nourrit paradoxalement d'un souci de précision et d'une mise en perspective. Dans les sciences sociales, nous tentons de procéder à cette double opération par le biais de nos théories et de nos méthodes, en adoptant également une posture plus ou moins inspirée de la "neutralité axiologique" de Weber (même si l'on dit beaucoup de bêtises, caché derrière ce paravent). Nos observations sont filtrées par ces outils et la restitution de ces mêmes observations est structurée par certaines règles d'exposition, dont on identifie les traits principaux dans les écrits de nos collègues et dans les échanges que l'on peut avoir en séminaire, dans un colloque, au sein d'un comité de sélection. Des règles existent également en littérature, mais elles me semblent guidées par la quête de la proximité plutôt que par une nécessaire et statutaire mise à distance. Elles doivent aussi être plus complètement intériorisées, digérées, personnalisées par celui qui écrit, tandis que les sociologues et politistes restent plus ou moins à la merci d'instances collectives de recrutement, de jugement plus ou moins formalisé et, bientôt, d'évaluation. Le risque est donc grand de ne pas être à la bonne distance de l'objet (politique) que l'on veut décrire et/ou analyser, alors que l’œil de l'écrivain, par son empathique focale solitaire, s'approche d'assez prêt pour être au plus juste.
A cela s'ajoute le fait que l'on écrit souvent très mal en sciences en général et en sciences sociales en particulier. Le dernier essai de Stephen Jay Gould, Le renard et le hérisson, consacré aux relations tumultueuses entre sciences et humanités, fait d'ailleurs de cette question du style d'exposition des connaissances l'un des éléments de césure et d'incompréhension entre ces deux "mondes" intellectuels. Il admet notamment que le caractère excessivement obscur et jargonnant des écrits scientifiques nourrit une fascination et une méfiance, qui va parfois jusqu'à la division et à la confrontation des savoirs. "Les humanistes (...) insistent sur les vertus et les plaisirs de l'art d'écrire, qui n'est pas une fanfreluche ou une vaine affectation mais un outil essentiel pour soutenir l'attention et approfondir la compréhension. Les scientifiques, de leur côté, bien qu'ils reconnaissent la nécessité d'atteindre à la brièveté et à la clarté, tendent à affirmer que le recherche du style, de la mise en forme plutôt que de la substance, ne joue aucun rôle en science" (p. 179). C'est évidemment une proposition résolument (et volontairement) schématique (il y a aussi un côté "faux jeton" dans ce passage et ce qui suit, car Gould écrit bien sûr avec style...), mais elle révèle une tension, à vrai dire bien connue, entre le savoir brut et le style littéraire. Ce dilemme est plus ou moins avoué et analysé, mais il est toujours présent : faut-il bien écrire la science ? A la lecture des ouvrages et papiers publiés chaque année, il me semble que l'on tend, pour de multiples raisons, à répondre de plus en plus par la négative à cette question, ce qui a pour effet de rendre les écrits scientifiques excessivement techniques et secs. Je suis évidemment partisan de l'autre solution et la plupart des "grands" auteurs de sciences sociales (je citerai, là aussi, pêle-mêle et de façon lapidaire, Tocqueville, Foucault ou Bourdieu) sont aussi de "grands" stylistes.
Il y a donc un vrai problème, va falloir faire un effort, les gars.
Pour finir, juste une citation de Nabokov : "Je ne puis séparer le plaisir esthétique de voir un papillon du plaisir scientifique de savoir ce qu'il est". Je n'ai d'ailleurs jamais aussi bien vu les papillons qu'à la lecture de Regarde, regarde les arlequins.

mardi 24 janvier 2012

Post-It 15

La campagne est bien lancée avec ses sondages répétés, ses reportages multiples, ses petites phrases (faut arrêter les amphets Mister Morin).
Ben, nous aussi, on va donc faire un peu de teasing dans cette campagne, tiens. Ouvrage à paraître.




Sinon ?
L'Europe ne fait toujours rien ou si peu à l'égard de la Hongrie. On a presque l'impression de voir José Manuel Barroso se prendre pour Eliott Ness et envisager de faire tomber le gouvernement Orban en l'attaquant par d'hypothétiques points faibles économiques et financiers.
Les universitaires et chercheurs se préparent aussi à des élections (au CNRS) et à mettre en place de nouvelles politiques publiques (l'évaluation des enseignants-chercheurs par le Conseil national des Universités).
Et sinon ? Sinon, les Black Keys, pour répondre à la question d'un collègue, c'est..., comment dire... Ils étaient d'ailleurs ce soir en France en concert au Zénith de Paris.


The Black Keys - Live De La Semaine - So He... par theleftieslive

  The Black Keys - Little Black Submarines by emanuel.amorim

Et quand ils produisent Tennis, c'est bien aussi.

Origins by tennisinc