Trois modèles pour un président

Les élections présidentielles viennent de s'achever en France sur la victoire de Nicolas Sarkozy avec 53 % des suffrages exprimés. L'analyse de son parcours et de la stratégie déployée pour l'emporter renvoie de mon point de vue à trois modèles de conquête du pouvoir : selon un ordre purement chronologique, François Mitterrand, Tony Blair et George Bush.
L'analogie avec Mitterrand repose sur deux éléments : la maîtrise du scrutin à deux tours ; la capacité à contrôler un parti anxiogène pour l'électorat.
Comme Mitterrand l'avait compris dans les années 1960 en effet, si l'on excepte l'équation particulière que représentait de Gaulle, une élection présidentielle à deux tours se gagne d'abord en parlant à son camp, avant d'élargir son appel électoral au centre. On pourrait même dire en schématisant que cette élection se perd à droite/à gauche et se gagne au centre. Or, contrairement à la stratégie de Lionel Jospin en 2002, focalisée sur le second tour et l'affrontement avec Chirac, Sarkozy a parfaitement appliqué le plan qui consiste à produire une offre bien identifiée au premier tour avant de l'adoucir et de la brouiller quelque peu au second. Résultat : "identité nationale" dans un premier temps ; rassemblement et ouverture dans un second temps.
Autre analogie avec Mitterrand, être parvenu à contenir, à marginaliser puis à phagocyter un parti important électoralement, mais susceptible d'affaiblir la position occupée. Comme l'avait fait Mitterrand avec le Parti communiste, mais avec cette habileté supplémentaire de ne pas avoir établi d'alliance explicite (mais le FN représentait moins d'électeurs que le PC de l'époque), Sarkozy est en effet parvenu à récupérer une partie des thèmes et de l'électorat du Front national. Ainsi, sur le plan rhétorique, de la même façon, toutes proportions gardées, que Mitterrand avait manipulé une vulgate marxiste dans les années 1970, Sarkozy a utilisé un vocabulaire différentialiste, voire parfois ouvertement raciste, pour donner des gages aux électeurs de ce parti situé aux marges du système. Seule différence ou incertitude ici : Mitterrand n'a jamais cru à ce qu'il racontait, s'employant constamment à euphémiser, à nuancer puis à oublier...
Deuxième modèle de leadership, Tony Blair. Là encore, deux éléments principaux : l'usage des supports médiatiques ; la refondation idéologique.
Comme le futur ex-Premier ministre du Royaume-Uni, Sarkozy a joué sur une image de nouveauté et de simplicité dans son exposition médiatique. Message lapidaire, manipulation d'un registre empathique plutôt qu'emphatique ("je vais vous expliquer", "je vais m'occuper de votre problème"), voire contrôle des médias avec la même propension à faire pression sur les journalistes pour obtenir les papiers voulus. La nouvelle génération d'acteurs politiques, et cela vaut aussi pour Ségolène Royal, a ici parfaitement compris qu'il était temps de renverser le rapport de forces avec les médias et de jouer sur une image et des messages composites.
Toujours du côté de Blair, et c'est sans doute un point décisif dans la victoire de Sarkozy, la capacité à procéder à une refonte idéologique (ou simplement à donner le sentiment d'un renouveau). Comme Blair l'avait fait avec la troisième voie, Sarkozy a voulu resituer son offre politique en brouillant les repères habituels et en donnant le sentiment que cette "nouvelle" approche décomplexée des problèmes politiques était adaptée à la conjoncture politique et sociale. Le thème de la "rupture" lui a ainsi permis de produire une candidature présentée de manière très précoce comme différente de ce qui avait été conduit pendant 5 ans sous le second mandat de Jacques Chirac et comme authentiquement attachée aux valeurs de son camp.
Enfin, dernier modèle de leadership, celui de Bush. Pour respecter un esprit de symétrie, deux points là encore : la forte personnalisation de la campagne ; le choix assumé d'une radicalité liée à la radicalisation de l'électeur médian.
Pour la personnalisation, il n'y a là rien de très original (mise en avant ambiguë de la famille, culte du chef, etc.), mais ce qui rapproche ici Bush de Sarkozy, c'est l'idée qu'un homme "ordinaire" puisse accéder aux plus hautes responsabilités. Juste un élément parmi d'autres, assumé par les deux, le fait de ne pas avoir fait de brillantes études. L'un a végété dans des universités pendant quelques années ; l'autre n'a pas terminé Sciences Po. Cette trajectoire permet ainsi de donner aux deux présidents une image très spéciale d'héritier qui n'en est pas vraiment un et de produire une "multipositionnalité" très efficace auprès de catégories très variables d'individus et de groupes sociaux.
Deuxième point commun avec Bush, le pari de la radicalité de l'électeur médian. L'électeur médian est une notion classique de la science politique, qui repose sur l'idée d'une figuration abstraite de l'électorat en un spectre plus ou moins large partagé par un électeur fictif, placé au centre du système. Dans un scrutin majoritaire, pour gagner, il faut donc avoir la capacité à inclure l'électeur médian dans son équation électorale, puisque c'est lui qui fait basculer la majorité. Le plus souvent, l'électeur médian est considéré comme centriste. Mais le centre "idéologique" n'est pas nécessairement le centre "géométrique". Si un électorat partage majoritairement des idées conservatrices, l'électeur médian est à droite du spectre électoral. C'est là que se situent l'analyse et le pari communs à George Bush et Nicolas Sarkozy. Lorsqu'il a été réélu en 2004, Bush a proposé un programme très conservateur, avec des accents tellement radicaux (notamment sur les questions de sécurité et de mœurs), que la plupart des analystes prédisaient une victoire de Kerry, dont l'offre électorale paraissait plus raisonnable et plus centriste. Or, si la stratégie alors déployée s'est avérée payante, c'est parce qu'à cet instant précis, l'opinion publique américaine partageait majoritairement des valeurs néo-conservatrices et/ou se sentait plutôt disposée à entendre cet appel. Même pari réussi chez Sarkozy avec l'idée qu'une offre radicale en apparence rencontrait en fin de compte les sentiments diffus de rénovation, d'ordre et de sécurité partagés par la majorité des Français. L'électeur médian étant idéologiquement à droite, disposer d'une majorité supposait donc de fournir une offre adaptée, ce que Ségolène Royal avait également compris.
Trois modèles pour un président pour la conquête du pouvoir. Reste l'exercice du pouvoir.

Commentaires

Obiwan a dit…
Intéressant ce blog, M. Surel. N'oubliez pas de citer vos sources cependant, comme sur le point de l'électeur médian.
Une question cependant: vous trouvez franchement que Sarkozy a fait une campagne au centre pour le second tour? Et l'attaque radicale contre Mai-68?
Fr. a dit…
À mon avis on peut développer un peu plus ce dernier modèle autour de G. Bush :

- il y a en premier lieu ce glissement "off center" remarquablement similaire à celui du Grand Old Party aux USA. J'étais vraiment frappé par l'analogie avec le phénomène décrit dans le livre de Hacker et Pierson.

Je pense que le livre d'Éric Dupin va devenir un classique. Il faudra voir si Capdevielle et al. ont encore raison à présent (France de gauche, vote à droite). Les tableaux de motivations du vote au premier tour montrent quand même de nettes évolutions (TNS Sofres donne 30% à l'immigration clandestine dans le vote UMP).

- il y a aussi, en effet, cet aspect "homme ordinaire" (qui évite le blâme anti-élite) mais qui a connu les véritables responsabilités du pouvoir : Bush a été gouverneur d'un État capital, Sarkozy a traversé les ministères-clé de l'État (traversé, il ne faut pas exagérer ; de même que ses passages à l'Europarl et à l'Assemblée).

Ce qui renvoie, en creux, aux relents d'amateurisme prêtés à Ségolène Royal : énarque, elle n'a traversé que des "ministères sociétaux", comme les appelle Raphaëlle Bacqué, càd. des ministères à faible responsabilité et délaissés par la haute fonction publique, si l'on suit les travaux (anciens) de Suleiman et ceux (plus récents) d'Eymeri.
Yves Surel a dit…
Merci aux commentaires. Quelques précisions. Sur l'électeur médian, la source première reste l'ouvrage d'Anthony Downs, An Economic Theory of Democracy, même si certains rattachent le concept à d'autres travaux antérieurs, notamment à des intuitions de Condorcet. D'ailleurs, le théorème (dont la formulation mathématique la plus couramment citée est celle de Harald Hotelling) est plus utilisé par les économistes que par les politistes, sauf aux Etats-Unis où le poids du choix rationnel justifie le recours à ces théories.
Sur le second point, non je ne trouve pas que Sarkozy ait fait véritablement une campagne au "centre", mais il s'est "recentré" à la recherche précisément de l'électeur médian, situé sans doute à droite de l'échiquier politique. Mais on voit en tout cas que pour l'emporter aux législatives, la thématique principale est celle du rassemblement et d'un appel composite, assez fidèle au profil des partis "attrape-tout" censés être caractéristiques des démocraties contemporaines. Et le "must" reste sans doute le recrutement annoncé du "soixante-huitard" Kouchner.
Je n'ai pas lu l'ouvrage de Dupin, ajouté à ma "to-do list" (qui comporte plusieurs volumes...). Pour l'analyse des clivages, je trouve que c'est le flou qui domine, notamment pour des raisons méthodologiques bien identifiées par Kriesi dès 1997 (voir le papier dans European Journal of Political Research, vol. 33, n° 2, 1998). Les enquêtes ne permettent tout simplement pas de "voir" de façon pertinente les effets idéologiques des évolutions sociales complexes des 30 dernières années.

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