Epistémologie de comptoir

Ceux qui s'intéressent aux sciences sociales devraient lire l'ouvrage de Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia, Les courants historiques en France (XIXe-XXe siècle), paru dans une nouvelle édition en 2007 dans la collection Folio Histoire. Les auteurs y analysent les développements de l'histoire comme discipline depuis le début du XIXe siècle, où l'histoire se constitue d'abord comme un savoir orienté vers la compréhension d'un événement particulier, la Révolution française. Plusieurs phases leur paraissent très structurantes : la période méthodique de la fin du XIXe et de début du XXe, le courant des "Annales", l'âge d'or de l'histoire en France autour d'auteurs comme Braudel ou Labrousse, et enfin la période contemporaine. C'est un ouvrage d'historiographie, terme qui désigne ordinairement la façon dont l'histoire en tant que discipline est pratiquée et écrite, ce qui revient à le considérer comme un ouvrage d'épistémologie des sciences sociales, soit une réflexion sur les conditions et les caractéristiques de production, de diffusion et d'évolution d'un savoir scientifique.De manière assez classique, l'ouvrage isole plusieurs dimensions structurantes du savoir historique : le rapport du savoir au monde social, qui se traduit notamment par la question de l'engagement des historiens dans la Cité ; les conditions "internes" de production du savoir, qui s'articulent en particulier aux questions de méthode, voire aux formes de conceptualisation et de validation des connaissances ; le problème des frontières toujours mouvantes de la discipline considérée, en raison de sa porosité plus ou moins forte à l'égard d'autres disciplines ; les aspects institutionnels, axés notamment sur les cadres (administratifs et académiques pour l'essentiel) qui déterminent la place sociale des enseignants-chercheurs et les modes d'enseignement et de recrutement propres à une discipline.Par analogie, rapprochement et/ou confrontation avec ma propre discipline, la science politique, cet ouvrage suscite plusieurs remarques :
1. Même si les auteurs ne s'appuient que de façon allusive et superficielle sur ces travaux (au moins dans cet ouvrage), il me semble que ce livre constitue une bonne validation empirique des thèses de Thomas Kuhn sur le développement scientifique. Comme beaucoup d'autres sciences (je laisse de côté, par commodité ici, d'une part le problème de la définition de la science, d'autre part le fait de savoir si l'histoire est science ou récit véridique du passé), l'histoire a évolué par paradigmes, autrement dit par une succession de préceptes cohérents structurant tout à la fois des conceptions du monde social, des principes légitimes de production du savoir et des recettes pratiques utiles au fonctionnement de la science. A l'échelle de l'ensemble de la discipline sur la période couverte en France, on pourrait en effet avancer que l'histoire a connu trois paradigmes principaux : la période initiale qui fait de l'histoire un savoir à prétention objective et à finalité politique (Cf. Guizot comme figure principale) ; le "moment méthodique" qui vise à une autonomisation accrue de l'histoire par une prise de distance à l'égard de son objet et des autres disciplines, ce qui passe notamment par l'affirmation de méthodes spécifiques (essentiellement le rapport aux archives) ; le courant des "Annales", autour de Lucien Fevbre et Marc Bloch, qui va rapprocher l'histoire d'autres disciplines, principalement la sociologie, tout en réaffirmant la particularité de l'objet étudié, le passé, et des formes d'engagement des historiens dans l'action sociale et/ou politique. Il s'agit là évidemment d'une restitution schématique et subjective de l'ouvrage, mais cela conduit à une première remarque : depuis "l'âge d'or" des Braudel-Labrousse, qui constitue d'une certaine façon la synthèse réussie des trois paradigmes antérieurs, l'histoire (au moins telle qu'elle nous est présentée ici) n'a pas connu de révolutions paradigmatiques équivalentes aux évolutions antérieures. Cela ne signifie pas que l'histoire en tant que savoir n'a pas progressé, mais ces caractéristiques de "science normale", selon l'expression de Kuhn, n'ont pas fondamentalement varié.
2. Je retrouve dans cet ouvrage l'un des traits les plus constants peut-être des sciences sociales, à savoir la fascination exercée par les sciences dites exactes (essentiellement la physique et, à un degré moindre, la biologie). Pas besoin d'aller très loin ici, cette soif de légitimation des sciences sociales par le mimétisme ou le rejet des sciences exactes est isolable dès Durkheim et constitue l'une des lignes de controverses et de polarisation les plus structurantes de toutes les disciplines qui se rattachent aux sciences humaines (pour prendre une autre expression). Cette fascination conduit à plusieurs postures : celle de l'imitation, majoritairement caractéristique de l'économie ; la posture symétrique de rejet, assez bien exprimée au sein de l'histoire, me semble-t-il par Paul Veyne, dans
Comment on écrit l'histoire ; une position médiane, qui oscille entre l'idée d'une universalité du savoir (les sciences sociales n'auraient qu'une différence de degré et non de nature à l'égard des sciences exactes) et celle d'une spécificité intrinsèque des sciences sociales en raison de leurs objets "historiques" (où l'on retrouve Passeron et Le raisonnement sociologique : un espace non poppérien de l'argumentation, parue en 2006 dans une nouvelle édition chez Albin Michel). Rapportée à la science politique française, la seule absence notable dans cette variété de positions est le tropisme mimétique à l'égard des sciences exactes : pas d'études formelles et de projets visant à un renforcement des principes logiques et/ou instruments statistiques (même la sociologie électorale est en état de mort cérébrale à force de s'être compromise avec l'analyse "sondagière"). Restent les deux autres positions assez bien illustrées par la sociologie historique du politique d'une part et un conglomérat désordonné de travaux appartenant à la posture "médiane" d'autre part. A propos de la socio-histoire du politique, une anecdote : il y a quelques années, une collègue, au terme d'une présentation éprouvante pour l'auditoire (un long récit déprimant sur un micro-objet sinistre), alors que je lui demandais quelle conclusion analytique on pouvait tirer de son travail (j'étais timide à l'époque), me répondit sur le ton "sociologue-poissonière" : "Mets-y tes concepts si tu veux !!!" Elle était en colère...
3. Une dernière remarque : de tels ouvrages et controverses manquent dans la science politique française. Si l'on excepte les ouvrages de Leca et de Favre, il y a finalement peu de réflexions au sein de la discipline sur sa structuration, ses problématiques communes et ses méthodes d'investigation. Ce qui nourrit un manque constant de professionnalisme et une méfiance tenace entre des chercheurs qui ne connaissent pas les travaux des autres et ne les voient que par le biais d'un mélange de mépris et d'ignorance. Une épistémologie de comptoir.

Commentaires

bouillaud a dit…
Je souscris à ton "épistémologie de comptoir" (et je n'ai pas bu) sur l'épistémologie des sciences humaines/sociales, la fascination/répulsion pour les sciences dures/exactes existe bel et bien, en fait elle existe sans doute depuis Hobbes et Spinoza.

Je suppose même qu'elle sera amené à s'accentuer à mesure que nos étudiants auront de moins en moins de bases culturelles classiques.

Pour ce qui est de l'absence d'une telle réflexion dans la science politique française, je suis d'accord aussi, mais comme 95% de ce qui s'écrit sous ce terme disciplinaire est insignifiant (sans parler des études sur les micro-objets sans impact sur la société que tu cites), est-il besoin de réfléchir sur ce pas grand chose? Le temps qui passe balayera tout cela (je m'inclus dans les producteurs d'inutilités diverses).
J�r�my a dit…
Bonjour M. Surel :)

Je viens de découvrir votre blog le même jour que celui de M. Bouillaud, et je dois dire que ça me réjouis de pouvoir vous lire tous deux après avoir assisté à vos excellents cours il y a maintenant quelques années!

Sur la question de l'épistémologie en science politique, je ne sais si c'est lié à la phase doctorale, mais j'ai le sentiment que ce sont des questions qui me préoccupent au plus haut point. J'avais d'ailleurs consacré un chapitre de mon mémoire de DEA aux "Enjeux épistémologiques des sciences de gouvernement", et tout récemment, à un colloque sur "l'expertise comme objet flou" qui se tenait à l'IEP de Rennes, j'ai proposé une communication consacrée aux différents regards possibles sur l'objet "expertise", en essayant de distinguer notamment (modestement et dans les limites imposées par l'exercice) les différentes positions adoptées,par ces regards, vis à vis de ce qu'est la science et son "objectivité" (remise en cause par une partie de la sociologie de la science).

Et comme je vois avec étonnement et plaisir que ce blog parle aussi de (trés) bonne musique (et quel surprise encore plus grande de voir Christophe Basterra le rédac chef de Magic dans vos friends sur Facebook!), je me permets de mettre en lien une playlist concoctée par mes soins, écoutable en ligne, qui je l'espère saura ravir vos goûts d'esthète ;)

http://wisegranda.muxtape.com/
J�r�my a dit…
(ha mince j'ai oublié de signer mon crime, je suis Jérémy Clairat, bien cordialement :)
Joel a dit…
Stimulante réflexion sur l'épistémologie des sciences sociales. Sur l'attraction/répulsion envers les sciences dures (ou plutôt leurs méthodes, telles que les social scientists français les perçoivent), je pense qu'il faut ajouter au tableau que très peu en France maîtrisent les méthodes quantitatives (en tout cas en science politique). Du coup, ceux qui ne les maîtrisent pas ne lisent pas ces travaux (au mieux) ou les dénigrent violemment (au pire, et de manière non exclusive). A l'inverse, ceux qui les maîtrisent sont tentés d'en tirer une grande productivité en termes de publis et ont tendance à s'enfermer dans ces méthodes, les données qu'elles utilisent et donc aussi les objets que cela implique... Il me semble qu'inclure un minimum de culture quantitative dans les formations à la recherche est urgent. Pas pour que tous les chercheurs utilisent ces méthodes, mais pour les démystifier.

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