Barre-toi de mon herbe

Deux choses m'ont plus particulièrement frappé dans les échanges auxquels j'ai assisté/participé lors du Congrès de l'Association Française de Science Politique à Grenoble la semaine passée : la question des frontières (sous-)disciplinaires et l'usage presque immodéré de poncifs.
Sur les frontières, c'est là une question traditionnelle de toute discipline scientifique, qui n'est jamais qu'une entreprise d'explication du monde (naturel/social) collectivement pratiquée et légitimée par des individus occupant des positions académiques institutionnellement reconnues. Les (sous-)disciplines naissent (et disparaissent plus rarement...) par des coups de force et des déplacements intellectuels et sociaux qui "réussissent", au sens où ils se voient reconnaître une légitimité durable par un nombre suffisant d'individus pour créer une "communauté". La sociologie n'est pas née autrement, notamment par l'effet des travaux réalisés et des positions occupées par Durkheim et Weber. Les frontières disciplinaires ne sont pourtant jamais totalement étanches (c'est la fameuse interdisciplinarité) et sont parfois sujettes à des tentatives d'expansion, voire d'hégémonie. Dans les sciences sociales, l'histoire, la sociologie ou l'économie ont ainsi parfois tenté (et pour certaines tentent toujours...) d'affirmer une primauté (chronologique et/ou scientifique) leur permettant de se constituer en science sociale "totale", dont les autres procèderaient plus ou moins directement.
Au regard de l'histoire des sciences sociales, la science politique est une science "faible". Pas tant en raison d'un nombre inférieur de "pratiquants" ("Combien de divisions ?") que de son incapacité chronique à définir des "frontières" durablement légitimées à la fois en son sein, mais également à l'égard des disciplines voisines. C'est que l'identité disciplinaire a généralement moins procédé de la volonté de se constituer en "savoir séparé", reposant sur des outils théoriques et méthodologiques originaux, que de l'affirmation réitérée à vouloir traiter d'une série d'objets séparés, que Jean Leca avait proposé de rassembler dans un "espace du politique". D'où une difficulté chronique à se définir par rapport à d'autres disciplines limitrophes, en particulier le droit, qui revendique une certaine primeur dans l'étude des institutions et des modes de régulation, ou encore la sociologie, qui est souvent présentée, au sens large, comme l'étude des pratiques sociales, et donc potentiellement de celles qui s'exercent aussi dans l'espace du politique.
Je ne trancherai pas ici la question de la légitimité des frontières, même s'il me semble que la définition par les objets et une certaine porosité à l'égard d'autres disciplines ne constituent pas en soi des facteurs de contrainte rédhibitoires pour se constituer en "science" autonome. Ce qui m'a plus frappé à Grenoble, c'est que la contestation des frontières se fait de manière bien peu "scientifique" en contestant les travaux existants par la mobilisation de figures rhétoriques creuses, qui cachent le plus souvent une grande méconnaissance de la littérature et tentent bien maladroitement de voiler de banales logiques positionnelles. Pour ne parler que de mon "sous-champ" disciplinaire principal, l'analyse des politiques publiques, la lecture de nombreux papiers m'a donné l'impression de constituer un corpus presque inépuisable d'idées reçues. A lire certains papiers, nous aurions assisté ces dernières années à des "tournants" et à des "ruptures" majeures (je devais être encore en train de lire L'Equipe...), qui ont permis de répondre à des "crises" profondes et de relancer des travaux "en voie d'essoufflement". Or, que découvre-t-on en lisant ces papiers de façon un peu serrée : la littérature, anglo-saxonne notamment (environ 80 % des publications, chiffre probablement sous-estimé) est mal ou peu connue ; les arguments contestés ne le sont pas pour des raisons scientifiques liées à des faiblesses empiriques ou analytiques, mais le plus souvent pour des questions de "focales" différentes ; les solutions proposées (quand il y en a...) font preuve d'une faiblesse argumentative et d'une pauvreté empirique désolantes, qui donnent envie de relire au plus vite les auteurs présentés comme "à bout de souffle". La justification principale de tels papiers repose en définitive sur une volonté louable d'exister dans le champ, ce qui nécessite en l'occurrence pour certains de fabriquer une "poupée de chiffons", la doxa disciplinaire, dans laquelle on peut s'amuser à enfoncer de petites aiguilles.
Ce n'est pas une pathologie propre à cette (sous-)discipline, qui serait le signe d'une faible maturation. Bernard Lahire, commentant les dynamiques récentes en sociologie dans l'introduction de L'esprit sociologique, constate ainsi que "si certains sociologues étaient moins préoccupés par leur originalité et davantage soucieux de résoudre des problèmes et de connaître la réalité sociale, ils cesseraient sans doute de juger, sur la base d'un simple sentiment d' "usure mentale", qu'il faut abandonner un auteur, un problème, une question, un concept ou une méthode. En faisant cela, ils répondent plus à une injonction de "renouvellement" ou de "nouveauté" (logique de mode) qu'à une nécessité de résolution de problèmes et d'avancée scientifique" (p. 15). Les logiques de mode et les logiques positionnelles prennent ainsi le pas sur les dynamiques scientifiques, avec lesquelles elles devraient a minima coexister (ne soyons pas naïfs). Bref, on perd du temps (mais où j'ai mis L'Equipe ???).

Commentaires

Fr. a dit…
Je pense que l'on sera nombreux à avoir fait la même observation.

Le problème avec la mobilisation des poncifs, c'est que beaucoup de monde semble avoir retenu de Bourdieu/Chamboredon/Passeron que la science se construit en contrepoint au sens commun. Or le “sens commun” est souvent moins idiot que celui qu'on trouve dans les introductions de papiers.

Du coup, la rupture perd sa vertu épistémologique du fait conquis, et l'on se retrouve avec des modèles mal spécifiés autour de notions catchall comme le “risque” (j'aime beaucoup les “nouveaux risques sociaux” comme la “dépendance”, totalement inconnue des familles de mineurs décrites dans Zola, obviously), les “crises” (récupération immédiate du contexte médiatique, alors que Debord avait passé l'aspirateur sur le concept).

Et le pire, comme observé ici, c'est que la mobilisation de poncifs est également devenu une approche acceptable de la littérature scientifique. Exemples pris au hasard : dire que la science politique américaine n'a rien dit de la construction des problèmes sociaux (c'est pas comme si l'on disposait de 300 textes sur l'issue definition, de Wright Mills au framing en passant par Cobb et Elder) ; ou dire que la psychologie cognitive s'est construite pour faire mentir le choix rationnel (double contresens chronologique et épistémologique : la psychologie cognitive écarte certaines hypothèses de la psychologie sociale des 60s pour montrer que les préférences sont rationnelles, mais biaisées -- on s'en rend bien compte en lisant ce qu'il y a de lisible Elster).

Est-ce qu'on a le droit d'être un peu cruel avec Paris en disant que tous ces essoufflements et redécouvertes naissent et meurrent dans une partie du champ bien délimitée, y compris géographiquement ? Après tout, on constate bien les mêmes phénomènes autour de la musique, par exemple (les "révélations rock” servent souvent à lancer de nouveaux magazines branchouilles plutôt qu'à objectiver l'état de la scène musicale, qui est ailleurs).

Re :

Les (sous-)disciplines naissent (et disparaissent plus rarement...) par des coups de force et des déplacements intellectuels et sociaux qui "réussissent", au sens où ils se voient reconnaître une légitimité durable par un nombre suffisant d'individus pour créer une "communauté".

L'entretien de George Lavau (dans Politix ou la RFSP, je ne sais plus) avait mis les points sur les "i" à ce sujet, en montrant la dimension instrumentale de la rupture d'avec le droit public par Maurice Duverger.
Yves Surel a dit…
Ben, oui... Comparaison intéressante avec le rock, d'autant que Lahire abonde dans votre sens en s'appuyant toujours sur Bourdieu dans "Les règles de l'art"(l'un de ses meilleurs livres sans doute), où Bourdieu disait de la rupture instituée par Flaubert qu'elle visait à inscrire : "son œuvre dans l'histoire de la littérature au lieu de "se placer" simplement dans les lettres contemporaines - comme font ceux qui obéissent au souci de s'y faire une place, en référence à certain public".
Le problème supplémentaire que je vois dans ses dérives, c'est qu'elle nourrisse de fausses querelles d'école, qui écrasent tout jugement collectivement partagé des "entrants". Pour le dire crûment, pourvu que l'on dénonce une pseudo hégémonie disciplinaire, on maximise ses chances de recrutement (endogame...) dans les institutions qui "résistent encore et toujours à l'envahisseur". Bref, bon courage pour les futurs recrutements...
bouillaud a dit…
Ta vision des choses est on ne peut plus exacte; il y a toujours comme "une volonté de tuer le père" dans nos disciplines, et de prétendre apporter du nouveau. J'en ai vu un exemple piteux dans l'une des sections à laquelle j'ai participé, piteux car totalement infondé dans l'empirique. Cela correspond effectivement en fait à une ignorance de la littérature précédente, y compris d'ailleurs en langue française.

Il faut donner une impression de renouvellement. Pour ma part, j'ajouterais, à côté du rock, l'art contemporain à la liste des domaines de la vie qui ronronnent doucement de la même manière, tout en prétendant être a) novateur b) en dehors de toute institution dominante. Nous sommes souvent prisonniers du nominalisme, une nouvelle appellation d'un vieux vinaigre nous le fait prendre pour un délicieux nectar. En même temps, quelles sanctions? Qui ose dire en face à ces personnes qu'elles ne font que réitérer des choses déjà dites? Qui leur donne, littéralement, des coups de pied au cul? Elles auront beau jeu de te traiter de gardien du temple, de chien de garde (de la bourgeoisie), d'aigri, de pisse-vinaigre, de "mandarin-bien-arrivé-accroché-à-ses-certitudes".

En même temps, si on excluait des colloques tous les prétendants, plus ou moins jeunes, à la "rupture" épistémo-méthodo-quelque chose, il ne resterait plus grand monde. On se rendrait aussi compte que la vraie nouveauté, théorique, est rarissime dans nos disciplines. Comment alors justifier ces hordes de chercheurs qui, à dire vrai, n'avancent guère? (contrairement à d'autres domaines scientifiques)
Yves Surel a dit…
Evidemment d'accord avec toi, Christophe, avec une nuance ou une note d'optimisme supplémentaire : je crois utile et nécessaire de revaloriser la science normale. Après tout, que peut-on imaginer de plus satisfaisant qu'une recherche couvrant un domaine peu exploré (amélioration de nos connaissances empiriques) et/ou aménageant des notions ou des méthodes éprouvées (plus-value analytique) sans pour autant nourrir de changement paradigmatique ? Ce qui m'agace au plus haut point, c'est la grande faiblesse des arguments et conclusions présentés au regard même de la science "normale" (encore faudrait-il un accord minimal sur nos principes de jugement et d'évaluation). Vincent Wright m'a dit un jour : "Vous, les doctorants, êtes là pour faire mieux que moi". Cela ne suppose pas d'oublier ce qui a été fait et de refonder la science tous les matins...
Fr. a dit…
J'aime bien la démarche d'Andrew Gelman, qui illustre le propos ici :

1- En 2007, il cosigne un papier sur la rationalité de l'acte de vote

2- En janvier 2009, il trouve une référence de 1987 qui fait le même argument

3- En septembre 2009, il trouve un bouquin de 1984 qui fait le même argument

Vu la taille de la littérature, il est souvent illusoire de boucler des revues de littérature vraiment exhaustives ; mais il n'est jamais trop tard, même a posteriori, pour ne pas oublier ce qui a été fait.
Anonyme a dit…
Le commentaire sur la capacité à réinventer l'eau tiède vaut-il aussi pour la dénommée "approche cognitive des politiques publiques" ?
Yves Surel a dit…
Un commentaire courageux qui mériterait d'être plus solidement étayé. On pourrait alors en discuter.
Yves Surel a dit…
Et oui, en fait, une réponse au commentaire de Mme/M. Anonyme. Quelques précisions liminaires : une telle question s'adresserait à tous ceux qui ont pu mobiliser ces travaux (et pour certains le font encore), à commencer par Jobert et Muller qui en sont à l'origine en France ; parler d'une approche cognitive n'a pas grand sens et il est sans doute préférable de parler de plusieurs approches cognitives, qui ont répondu chacune à des enjeux théoriques spécifiques ; même ce terme n'est pas convaincant et il faudrait sans doute privilégier l'idée de matrices cognitives et normatives, soit un ensemble de connaissances et de valeurs partagées, qui peuvent parfois expliquer des changements de politique publique ; enfin, ces approches ne représentent pas un socle homogène et systématiquement pertinent, bref, c'est loin d'être la panacée.
Une fois ceci posé, je crois que, dans une certaine mesure et dans chacun des contextes académiques concernés, l'approche a cependant effectivement apporté quelque chose à la compréhension de plusieurs éléments : les réorientations de politiques publiques, les "raisons d'agir" des acteurs impliqués, le poids des idées dans la détermination de comportements sociaux, etc. Il est toujours possible de dire que ces avancées sont bien modestes (il faut pourtant se garder du syndrome Lévi-Strauss : "Ma thèse crée une discipline"), pas à la mesure d'autres ruptures épistémologiques antérieures ("La chair est triste, hélas et j'ai lu tous les livres"). Mais, à comparer raisonnablement ces outils théoriques à la plupart des travaux de science politique, notamment français, il me semble difficile de considérer qu'ils n'ont pas offert des pistes de réflexion et nourri des travaux intéressants.
Un dernier mot : les propos de Mme/M. Anonyme sont typiques de l'état des controverses académiques en France. Il suffirait d'une simple phrase aux accents définitifs du sens commun pour invalider des propositions théoriques ? C'est se faire une bien pauvre idée de ce qu'est la connaissance.

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