Histoire et politiques publiques

C'est le titre d'une journée d'études organisée avec Henry Rousso qui se tiendra sans doute à Sciences Po le 20 juin prochain. Elle a un lien direct (ce n'est pas le propos principal évidemment) avec certaines décisions politiques récentes.
Voici le papier publié aujourd'hui par Henry Rousso dans Libération :

" Un marketing mémoriel "

Il y a six mois, l’idée de contraindre les enseignants à lire la lettre de Guy Môquet débouchait sur un fiasco. Improvisée, ignorante des réalités historiques, ressuscitant malgré elle les mensonges d’un communisme de guerre froide, l’initiative obligeait une fois plus l’école à se plier à un «devoir de mémoire» de plus en plus déconnecté de l’histoire, ce qui a pour effet d’abolir toute distance entre le passé et le présent puisque l’on ne joue presque exclusivement que sur l’émotion.
Au moins pouvait-on croire qu’il s’agissait d’inverser la tendance dominante et d’inviter les Français à s’intéresser aux pages glorieuses (ou supposées telles) de leur histoire (la Résistance) et non plus aux seules pages honteuses (la collaboration). On se trompait. Le chef de l’État fait sensation avec l’idée de faire parrainer par chaque élève de CM2 le souvenir d’un des 11 000 enfants juifs de France (pour la plupart nés de parents étrangers), exterminés par les nazis, avec la complicité du régime de Vichy. Cette page d’histoire est désormais connue, grâce en grande partie au travail de Serge Klarsfeld. C’est lui qui a établi la liste des victimes, leur redonnant un nom, parfois un visage. Leur souvenir est donc perpétué, par la nomination, opération symbolique par excellence.
La nouvelle initiative apparaît incongrue, jetée soudain dans l’espace public comme d’autres annonces présidentielles. Le bruit médiatique vient, une fois de plus, troubler le respect et le silence des morts de l’Histoire. Mais on franchit cette fois un pas supplémentaire. Voilà des enfants de 10 ans appelés à s’identifier par décision d’État à des victimes - et des victimes qui avaient en grande partie leur âge lorsqu’elles furent assassinées. Sans réflexion politique, historique ou psychologique préalable.
On peut à bon droit se demander pourquoi. Quelle urgence commandait de relancer ainsi le débat autour de la mémoire de la Shoah alors même que la France a connu à cet égard des politiques publiques sans équivalent en Europe : procès pour crimes contre l’humanité, réparations morales et financières, nouvelles commémorations, modifications des programmes scolaires. S’agit-il d’œuvrer pour que la vérité historique soit correctement enseignée ? On rappellera alors que c’est le candidat devenu président qui déclarait, durant la campagne électorale, que la France n’avait, sous l’Occupation, «commis aucun crime contre l’humanité». Comprenne qui pourra. S’agit-il de lutter contre l’antisémitisme et le racisme ? On rappellera alors que l’énorme travail de mémoire fait en France sur la Shoah a été accompli au moment ou l’antisémitisme explosait de toutes parts, notamment à l’école. On rappellera surtout que la singularité de la Shoah est déjà difficile à comprendre pour des adultes confrontés à la réalité des génocides et autres massacres de masse commis depuis 1945. Que dire alors de jeunes enfants, qui auront beaucoup de mal à comprendre pourquoi ils doivent ne «parrainer» que ces victimes-là. S’agit-il de permettre aux enfants de s’approprier une histoire commune, porteuse de valeurs ? Mais le choix des enfants juifs exterminés pour être nés juifs n’est édifiant en rien, sinon de l’immense barbarie du XXe siècle.
Dans la figure de Guy Môquet, n’était le mensonge pieux qui consistait à le présenter comme un résistant de la première heure, on pouvait à la rigueur souligner le lien entre le martyr et le héros, on pouvait y prendre prétexte pour compenser l’effroi par la fierté. Quelle image «positive» véhicule la Shoah ? Quelle est l’exemplarité de ces petites victimes innocentes ?
Une fois encore, seule émerge du passé une mémoire mortifère, seule est digne d’être remémorée avec éclat une histoire criminelle. De l’Histoire, de sa profondeur, de sa complexité, on ne nous montre plus aujourd’hui qu’un usage utilitaire. Le passé est devenu un entrepôt de ressources politiques ou identitaires, où chacun puise à son gré ce qui peut servir ses intérêts immédiats. Il est inquiétant de voir qu’une fois de plus, le - mauvais - exemple est donné au plus haut niveau, que la «mémoire» et la défense de bons sentiments ne servent qu’à faire passer les ombres de la politique réelle".

Du point de vue des politiques publiques et de l'exercice du pouvoir, cela révèle deux propriétés corrélées : la multiplication des "coups" associée à un anti-intellectualisme viscéral. Les politiques publiques, de manière systématique (c'est la seule originalité ici) s'inscrivent actuellement dans une stratégie vitaliste, où une idée chasse l'autre sans mise en place le plus souvent des moyens susceptibles de consolider et d'institutionnaliser les décisions prises (plan banlieue, rapport Attali, mémoire de la Shoah en une petite semaine). Il s'agit de faire des coups politiques plus que de l'action publique. De manière associée, les décisions sont prises le plus souvent sans réflexion véritable (c'est l'état du rapport de forces et l'opportunité politique qui servent de guide), surtout quand celle-ci s'appuie sur des travaux scientifiques ou d'experts. Exemple ici : l'usage actif de la mémoire l'emporte sur la compréhension de l'histoire. Priment ainsi les coûts et les bénéfices anticipés d'une décision pour celui qui la prend (et non pas pour la population ciblée) sur tout autre déterminant possible (et nécessairement présent) de l'action publique. Cela ne signifie pas que toutes les décisions prises auront nécessairement un impact négatif, mais ces conséquences ne seront que marginalement corrélées à la rationalité du choix initial.

Commentaires

bouillaud a dit…
Je souscris à ton analyse, mais le dirais-tu aussi simplement que cela aux étudiants?
C'est ta conviction bien fondée par l'expérience de l'observateur attentif, mais la "science politique" ne dirait-elle pas qu'il ne faut pas généraliser? Que tout cela est plus complexe? Qu'il faut une analyse avec trois "i"? Ou quatre? ou cinq?
Yves Surel a dit…
Ah, enfin du Bouillaud!!!
Pour répondre à ta question, oui, je pourrais le présenter comme ceci aux étudiants en rappelant qu'il s'agit des propriétés communes à plusieurs décisions prises par Sarkozy et ses collaborateurs, autrement dit une analyse rapportée aux préférences d'un décideur à ce moment de son (premier) mandat. Cela ne dit rien des effets de la décision (déjà limités, on l'a vu) et des politiques publiques concernées, prises plus globalement et sur une séquence temporelle plus longue. Avec cette autre focale, il faudrait effectivement une analyse plus complexe qui fasse appel aux trois "i" ou à d'autres notions.

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