American Way of Life

L'un des "débats" récurrents au sein de la science politique porte sur le degré d'internationalisation souhaitable de la discipline. Comme pour toute ligne de clivages, nous avons des polarités ("Il faut s'ouvrir à l'international" vs "Pas d'hégémonie anglo-saxonne !", pour faire simple...) et une multiplicité de positions intermédiaires. Le débat n'est ni nouveau, ni toujours intéressant, mais nous avons tous été plus ou moins confrontés les uns et les autres, à titre individuel ou institutionnel, à ce type de controverses. Je me souviens par exemple qu'à mon arrivée à Grenoble, j'avais proposé un cours-séminaire, où 90 % des articles étaient en anglais, ce qui avait fortement déplu au responsable de la formation concernée... Le débat n'est en outre pas homogène, mais se décline autour de plusieurs dimensions possibles : séjours de recherche/d'enseignement ; marché du travail français, francophone ou international pour les doctorants et les enseignants-chercheurs ; accords inter-institutionnels et/ou diplômes communs ; réseaux de recherche ; stratégies de publication, etc...
Sur ce dernier point, la Revue française de science politique vient de publier un article intéressant d'Emiliano Grossman sur les perceptions des revues françaises et étrangères chez les politistes français et sur les stratégies de publication induites. Les résultats ne sont pas franchement surprenants : les revues les plus couramment citées restent des revues françaises, en particulier la Revue française de science politique et Politix, quelques revues étrangères ayant une audience significative dans certaines sous-disciplines, comme c'est le cas de Governance au sein de l'analyse des politiques publiques.
Je ne vais pas résumer ou paraphraser ici ce papier, mais deux enseignements supplémentaires m'ont paru intéressant. Le premier repose sur l'observation faite par Emiliano Grossman que l'une des revues les plus "importantes" aux yeux des chercheurs anglo-saxons (sur la base d'une étude faite aux États-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne), le Journal of Politics, n'est quasiment pas lue par les politistes français. Par ailleurs, le second point principal à mes yeux tient à l'esquisse de typologie des enseignants-chercheurs de la discipline qui est proposée en fin d'article. Selon Emiliano Grossman, trois profils se dégagent : un premier ensemble essentiellement centré sur les revues françaises et constitué par des enseignants-chercheurs se considérant comme attachés à la sociologie politique ; un groupe plus internationalisé, où sont fortement présents les enseignants-chercheurs revendiquant un usage des méthodes quantitatives ; un "marais", où se retrouvent à la fois des enseignants-chercheurs spécialisés (sur les questions de santé par exemple), mais également des jeunes doctorants et/ou des enseignants-chercheurs plus âgés, pour lesquels les stratégies de publication semblent moins "marquées" (un indice pour ces derniers de moindre socialisation, liée à une "entrée" ou à une "sortie" encore partielles ?). L'auteur aboutit à la conclusion (que chacun aura pu éprouver de façon sensible...) que la science politique est fortement divisée, peu internationalisée et peu en accord sur les hiérarchies et sur les critères de publication et/ou d'évaluation.
L'étude elle-même n'est pas sans poser quelques problèmes, soulignés par Emiliano Grossman lui-même. Il me semble en particulier que le taux de réponse au sondage proposé, même s'il est assez satisfaisant, induit sans doute des biais. Le questionnaire a été adressé à 648 "universitaires" français, ce qui est un chiffre sans doute supérieur au véritable périmètre de la discipline (l'addition des positions statutaires, elle-même sans doute biaisée, aboutit généralement à une estimation "large" de 550 politistes environ). Mais, 243 personnes seulement ont effectivement répondu, ce qui représente un peu plus du tiers de l'échantillon et à peu près la même proportion de "véritables" politistes. De ce fait, des biais sont sans doute présents et, en se fondant sur une simple intuition, on peut penser que la proportion des "quantitativistes" (est-ce là aussi une catégorie homogène ?) est supérieure dans l'enquête à ce qu'elle est effectivement au sein de la discipline. En tout cas, elle est bien supérieure à la part relative des travaux s'appuyant sur des outils quantitatifs que j'ai eu à connaître dans les différents comités ou instances de recrutement et d'évaluation auxquels je participe depuis plusieurs années. Mais c'est juste une intuition...
On peut tirer de cette enquête quelques observations générales. Même si les choses ont sans doute évolué sur les 10-15 dernières années, l'internationalisation de la discipline, sur le plan des pratiques de lecture et des stratégies de publication, reste encore marginale et contrainte. Marginale, car il n'y a qu'une toute petite partie des enseignants-chercheurs pour voir dans les revues anglo-saxonnes une source routinisée et un débouché "naturel" de leurs travaux. Contrainte, car la hiérarchie implicite des revues qui se dégage de l'étude comme des échanges au sein des conférences et comités auxquels nous pouvons participer est très différente d'une discipline à une autre, d'une institution à une autre, d'un "courant" analytique à un autre. Dès lors, publier dans une revue étrangère (on pourrait en dire autant d'un post-doc à l'étranger) est tout sauf nécessairement valorisé. Il est ainsi parfois très agaçant de devoir dire en quoi et pourquoi il est tout aussi important (voire plus, mais restons courtois...) de vouloir publier dans Governance ou le Journal of European Public Policy que dans telle ou telle revue française (pas de noms, toujours la courtoisie...).
De façon induite, nous n'avons ni principes partagés, ni culture véritable de l'évaluation. Toute tentative, même partielle et prudente, d'objectivation de tel ou tel critère est systématiquement vouée à l'échec (Cf. l'essai avorté de classement des revues de science politique par l'AERES). Le simple fait de vouloir intégrer des critères bibliométriques, parallèlement à d'autres facteurs, est vu comme une atteinte à l'identité et à l'éthique. Pour ceux qui plaident pour l'incorporation de ces règles et/ou critères d'évaluation (dont je suis), il ne s'agit pourtant pas le plus souvent de faire de ces facteurs un élément nécessairement et exclusivement discriminant, mais plutôt de réfléchir de façon collective et constructive à des principes de classement et d'évaluation. L'un des problèmes qui découlent de cette situation, c'est que les doctorants qui "jouent" le jeu de l'internationalisation, s'aperçoivent parfois à leurs dépens devant un comité de sélection, qu'ils auraient mieux fait de publier dans "telle ou telle revue française", plutôt que d'effectuer un ou deux séjours dans une université étrangère, avec publications à la clef.
Cette absence de culture d'évaluation se voit ailleurs et autrement : un rapport sur un laboratoire qui soulignerait les qualités, mais pointerait aussi certains éléments plus contestables, serait perçu comme une atteinte frontale et déplacée à l'intégrité du centre (euh, oui, c'est de l'expérience vécue...) ; un commentaire sur une proposition d'article et de chapitre est souvent interprété comme la preuve d'une arrogance invraisemblable teintée de discourtoisie de la part du "reviewer" ; dire à un collègue qu'il n'est pas nécessairement le mieux placé pour enseigner une matière qu'il ne connaît pas directement, au contraire d'une autre personne dans le même département, est vu comme un tentative de meurtre académique et social...
Bon, ce n'est pas une propriété du milieu académique que de ne pas savoir s'inspirer des pratiques étrangères. Il y a un petit truc en ce moment avec les conflits d'intérêts, non ?

Commentaires

Fr. a dit…
Pour les non-abonnés à la RFSP, le rapport qui a préfiguré l'article est consultable en ligne, et le tableau sur les notes des revues en fonction de l'âge est en page 11.

Sur l'attrait des revues anglo-américaines, je suis un peu perplexe. Les notes font apparaître l'AJPS, mais pas l'APSR ni le JOP (qui est cité uniquement par la volonté de l'auteur). De plus, l'AJPS publie des articles conçus à partir d'objets et de méthodes très éloignées de ce qui se fait en France. Est-ce que la note de cette revue (7.3 en moyenne, mieux qu'ARSS) n'est pas liée à un effet de désirabilité sociale, en supposant que la mention de grandes revues des US puisse produire une distinction dans la discipline ? Il me semble, en réalité, que les revues US les plus immédiatement utiles pour les politistes français seraient en fait Perspectives on Politics et PS: Political Science & Politics, plus quelques titres en sociologie (comme l'AJS, très sous-estimé en France).

Sinon, dans la liste dressée des problèmes disciplinaires, celle-ci devrait nous mettre particulièrement mal à l'aise : “un commentaire sur une proposition d'article et de chapitre est souvent interprété comme la preuve d'une arrogance invraisemblable teintée de discourtoisie de la part du reviewer”. Si la discipline ne peut pas se doter d'une procédure de reviewing au sens propre du terme, son internationalisation est très compromise. Mais il y a des signes d'ouverture, comme le récent séminaire sur les mécanismes, non ? (Du coup, je ne suis pas sûr de comprendre la double négation de l'avant-dernière phrase, mais je lis probablement trop vite.)
Anonyme a dit…
Les résultats de Grossman me paraissent crédibles au regard de ce qu'on peut voir de la discipline.

En même temps, sur les revues, il faut bien voir aussi que de nombreux articles publiés dans des grandes revues internationalement bien évaluées ne sont pas très exaltantes... Comme Fr. le fait remarquer,une revue comme "Perspectives on Politics" est plus "utile". En l'occurrence, cette revue est considérée là-bas comme semi-scientifique, ou comme de vulgarisation... Le hiatus tient aussi à des problématisations différentes,pas seulement à un isolement français en soi. Certaines subtilités sur la vie politique mettons du Texas ne sont pas bien exaltantes non plus.
bouillaud a dit…
Les résultats de Grossman me paraissent crédibles au regard de ce qu'on peut voir de la discipline.

En même temps, sur les revues, il faut bien voir aussi que de nombreux articles publiés dans des grandes revues internationalement bien évaluées ne sont pas très exaltantes... Comme Fr. le fait remarquer,une revue comme "Perspectives on Politics" est plus "utile". En l'occurrence, cette revue est considérée là-bas comme semi-scientifique, ou comme de vulgarisation... Le hiatus tient aussi à des problématisations différentes,pas seulement à un isolement français en soi. Certaines subtilités sur la vie politique mettons du Texas ne sont pas bien exaltantes non plus.

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