Jakie Quartz, Maximum Respect

Je devrais pourtant le savoir (mais les piqures de rappel, c'est bien aussi, merci à Laurent Bouvet), je devrais avoir en tête un certain nombre de commandements :
1. Ne jamais écrire à la suite d'un agacement passager (ou alors relire, attendre). C'est comme shooter dans un caillou : ça peut paraître une bonne idée sur le moment, mais on peut aussi l'envoyer n'importe où.
2. Ne jamais être elliptique...
3. Ne jamais oublier que le web est un espace public où subsistent des comportements privés.
Mon post précédent a provoqué quelques réactions. En le relisant, je dois reconnaître que j'ai déjà fait plus subtil, mais après tout... Même si je ne suis pas sûr qu'il faille réellement procéder à cette exégèse, quelques éclaircissements me paraissent bienvenus. Ces précisions ne sont en rien des dénégations (je ne retire rien de ce que j'ai écrit et, de toute façon, j'ai paumé le caillou ...), mais je reconnais une erreur, on le verra (effet d'annonce, suspens insoutenable...).
Alors, donc, je m'explique...
La comparaison entre les campagnes électorales des politiques et des politistes reposait sur un point commun : le pluralisme, qui est en soi un principe nécessaire, peut s'avérer dommageable en pratique.
Robert Dahl reste un classique de la discipline pour ses travaux sur la démocratie, sans doute parce qu'il a sans doute énoncé avec le plus de force à quel point ses différentes manifestations font de la démocratie un régime politique à part, fondé sur la polyarchie. La pluralité des opinions, des institutions et des gouvernants est en effet une condition nécessaire à l'établissement d'un tel régime et à son épanouissement. Et ce pluralisme est aussi bien institutionnalisé (la séparation et l'équilibre des pouvoirs) que dilué dans le temps (Dahl disait en substance que l'alternance au pouvoir est l'une des découvertes les plus surprenantes de l'humanité...). Pas de pluralisme, pas de démocratie.
Cette vertu pluraliste est aussi, voire plus, nécessaire dans le champ scientifique (dans un beau texte récent, le politiste américain Robert Keohane fait d'ailleurs un parallèle presque ontologique entre le fonctionnement du champ scientifique et "l'esprit" de la démocratie). Parce que c'est un espace collectif tissé d'échanges d'idées, le champ scientifique devrait être toujours ouvert et compétitif. Thomas Kuhn montre d'ailleurs à quel point la "science normale", celle qui se caractérise par un "gel" des positions et des travaux, aboutit à des hiérarchies stables, à une fermeture à l'égard de toute innovation et à des comportements routinisés. C'est ce qui explique également selon lui que ce soit souvent aux marges de la science normale ou par redéfinition des frontières disciplinaires que le développement scientifique puisse se faire.
Pour autant, dans le champ politique comme dans le champ scientifique, le pluralisme, notamment lorsqu'il prend un tour excessif et ne repose pas sur une véritable confrontation des idées, peut conduire à des conséquences dommageables. C'est là l'une des autres propriétés bien connues de la démocratie : ses principes peuvent se retourner contre elle et cela nous conduit au 21 avril 2002, lorsqu'une "vieille" démocratie se retrouve face au spectre de l'évanouissement du pluralisme et de son existence même.
Appliquées à la campagne présidentielle, ces remarques visaient ainsi à souligner que les scissions multiples, les ambitions personnelles et les calculs stratégiques à court terme peuvent conduire à des effets dommageables (au sein du Parti socialiste en vue de la campagne interne, comme pour la "vraie" élection).
Appliquées à la campagne en science politique au CNU, ces remarques visaient à souligner que cette nouvelle preuve de clivages multiples déjà évoqués ici à plusieurs reprises donne le sentiment, exagéré de mon point de vue, de divisions insurmontables. Pourquoi serait-ce un problème ? Parce que cette situation nourrit une difficulté à définir des dénominateurs communs constitutifs d'une identité (même minimale, hein...) de la discipline. Pour le dire franchement, les politistes me paraissent bien moins sûrs de leur identité et de leur légitimité collectives que d'autres disciplines "voisines" (le droit, l'économie, la sociologie en particulier). Or, il nous a été possible de constater collectivement, dans nos institutions respectives comme dans d'autres "cercles", à quel point les divisions internes de la discipline sont contre-productives : difficulté à peser sur les programmes ; difficulté à maintenir les Masters et/ou centres de recherche où la discipline est enseignée et/ou pratiquée ; difficulté à s'assurer parfois de l'extension, voire même le plus souvent, du maintien des postes de politistes.
Ceci dit, et c'est là que se situe l'erreur (ah, enfin, il l'a dit, on en pouvait plus...), je reconnais que l'on ne peut rien en déduire sur le fonctionnement du futur CNU. Je suis bien placé pour savoir que les organes délibérants de ce type peuvent, pour le coup, aboutir à de "bonnes" surprises, la discussion permettant de mettre à jour les accords et points de désaccord sans empêcher d'avancer. Il me semble simplement, mais c'est une simple perception, que la discipline aurait pu faire l'économie de l'étalage de ses divisions, alors même que les instances nationales (CNU et jury d'agrégation en particulier) ont abouti à des résultats qui satisfont assez largement au pluralisme. A l'heure où les regroupements universitaires se mettent en place et où un renouvellement générationnel commence à produire ses effets, cela ne me paraît pas non plus la meilleure idée, d'autant que la LRU a réellement renforcé les logiques de "site".
Ceci dit, comme nous le savons en analyse des politiques publiques, il y a toujours des alternatives.
Il me semble que des "solutions" ou des "avancées" sont possibles au niveau global comme pour les procédures "locales". On parle ainsi depuis plusieurs années de (re-)faire un ouvrage collectif sur le modèle du Traité de science politique publié en 1985 sous la double direction de Madeleine Grawitz et Jean Leca. Les Anglo-Saxons sont d'ailleurs friands de ces "Handbooks", qui font le point sur l'état de la discipline et/ou de certaines de ses branches. Il serait peut-être temps d'activer un tel projet, qui permettrait de faire le point sur les travaux autour de certains objets classiques (Etat, partis, action collective...) comme des perspectives croisées qu'offrent différentes disciplines (la sociologie politique, la théorie politique, les relations internationales, l'analyse des politiques publiques, etc..., ont toutes quelque chose à dire sur les biens publics, la décision, le pouvoir...).
Une telle entreprise éditoriale n'est pas exclusive, au contraire, d'autres initiatives communes. Je me souviens avoir discuté à plusieurs reprises avec Pierre Favre des effets structurants des réflexions collectives conduites dans les années 1970 sur les programmes et plans de cours en science politique. Il ne s'agit pas évidemment là encore d'unifier à l'excès, mais de réfléchir à certains prérequis ou classiques importants, aux objets investis de façon privilégiée par la science politique, et d'en tirer les conséquences du point de vue des équilibres internes et de la progressivité propres à des enseignements de science politique.
Pour ce qui concerne les pratiques "locales", essentiellement en matière de recrutement, je crois que les procédures devraient être plus transparentes du point de vue des enseignements requis, des critères retenus et de la motivation de la décision finale. Il est malheureusement parfois assez aisé de se prêter à un "jeu" proche de ce qui avait donné lieu à l'arrêt Levy du Conseil d'Etat de 1954 : un candidat à l'internat de médecine, convaincu que la procédure était viciée (notamment en raison de l'antisémitisme notoire de certains membres du jury) avait déposé à l'avance les résultats chez un huissier, qui avait effectué les constats d'usage lors de la proclamation des résultats. Autant pour la concurrence et pour le pluralisme... En explicitant plus précisément les exigences de recrutement et en motivant plus ouvertement la décision prise (après tout, c'est un acte administratif), les recrutements gagneraient sans doute en légitimité et la discipline en lisibilité et en unité.
Bon, c'est déjà beaucoup pour aujourd'hui. Une chanson pour finir (oui, je sais, d'habitude, je fais plus "hype"...).



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