Scores à la mi-temps

Le 22 avril est passé. C'était une date tellement attendue qu'elle en a parfois paru extrêmement lointaine, perdue dans un horizon d'attente un peu brumeux. Mais comme tout finit par arriver, il est temps de se prêter au jeu des commentaires.
1. Le premier point déjà abondamment commenté a trait au taux de participation, légèrement inférieur à 80 %. La plupart des acteurs politiques et des analystes y voient déjà une surprise, tant la campagne électorale, sur la base d'indices d'ailleurs souvent obscurs, avait été décrite comme lénifiante et décevante. Pourtant, avec le recul, c'est désormais l'élection de 2002 qui paraît constituer une exception avec une abstention supérieure à 28 %, tandis que l'actuelle présidentielle se rapproche de la moyenne d'abstention pour ce type de scrutin depuis la première élection de 1965, soit 18,8 %. On peut y voir plusieurs éléments. D'abord, un intérêt et un attachement véritables des Français à une institution, qui est vue comme l'élément central de la vie politique et des mécanismes de décision en matière d'action publique (ce qui est déjà plus contestable...). Ensuite, comme la preuve d'une politisation assez importante, même si cela ne se traduit pas toujours dans les urnes, car elle peut également prendre la forme du militantisme associatif ou de mobilisations plus circonstancielles. Les enquêtes qualitatives menées depuis plusieurs années auprès des citoyens par les politistes semblaient parfois montrer une élévation du degré d'information et une plus grande sophistication des raisonnements et des logiques de positionnement des individus interrogés. Cela paraît au moins pour partie attesté par le scrutin qui vient d'avoir lieu.
2. Le premier tour dégage deux vainqueurs parmi les candidats en présence : François Hollande et Marine Le Pen.
Le premier, comme d'ailleurs à l'occasion des primaires socialistes, a donc réussi jusqu'au bout à tenir son rang de favori, en arrivant en tête du premier tour avec un peu plus de 28,5 % des suffrages exprimés. C'est un chiffre élevé pour un candidat de gauche au premier tour d'une élection aussi mobilisatrice et cette performance peut lui laisser espérer la victoire nette qu'il a déjà lui-même appelé de ses vœux au second tour. Elle confirme en tout cas qu'il était bien prêt à cette campagne, dans laquelle il s'est lancé depuis plus d'un an maintenant.
Le second tour reste malgré tout plus complexe à anticiper qu'on ne l'avait parfois cru en raison du score obtenu par Marine Le Pen avec un peu moins de 18 % des suffrages. La fille fait mieux que le père en pourcentage (le meilleur score de Jean-Marie Le Pen reste les 16,8 % de 2002) et, surtout, elle dispose d'un socle électoral en volume bien supérieur en raison de la participation déjà évoquée. La "normalisation" adoptée comme nouvelle stratégie a donc en apparence réussi et il faudra regarder de manière attentive la structure de son électorat et les motivations du vote FN à cette élection. Les enquêtes précédant le premier tour semblaient montrer un nombre élevé de jeunes et/ou de primo-votants attirés par la candidature de Marine Le Pen, ce qui confirme en partie les constats antérieurs sur la composition de cet électorat. Marine Le Pen a peut-être également bénéficié du sentiment de nouveauté attachée à sa première candidature, comme ce fut un peu le cas de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal en 2007. Mais il est possible enfin que cette "normalisation" partielle soit également la conséquence d'un mouvement plus mécanique : les jeunes qui accèdent aujourd'hui au statut d'électeur ont toujours connu un FN assez élevé et, contrairement aux générations antérieures, cette offre politique est sans doute moins vue comme une anomalie démocratique que comme une force alternative, dont le caractère sulfureux a été pour partie gommé par sa nouvelle présidente. Les effets de ce score sont en tout état de cause déjà importants : qu'on le veuille ou non, le discours que Marine Le Pen prononcera le 1er mai constituera un moment important de la campagne et ce score élevé peut déjà être vu comme un défi éthique et stratégique majeur pour la droite en premier lieu, mais également pour la gauche, surtout si l'alternance a lieu.
3. Il y a aussi déjà des perdants ou des défaites partielles. C'est d'abord le cas de Nicolas Sarkozy, même si les discours d'hier soir de son entourage s'essayaient à un optimisme de mauvaise foi. On l'a assez dit, c'est donc la première fois que le président sortant arrive en seconde position avec 27 % des suffrages, alors même que les autres candidatures à droite avaient été empêchées (le retrait de Jean-Louis Borloo apparaîtra peut-être à terme comme l'un des événements majeurs de cette campagne, en ayant évité un "21 avril" inversé) et alors que la première place au premier tour était dépeinte comme la condition de la victoire. L'argument de la crise avancé par certains leaders de l'UMP hier soir est insuffisant, car Valéry Giscard d'Estaing, pourtant confronté à Jacques Chirac en 1981 était arrivé en tête du premier tour, avant d'être battu par François Mitterrand. La situation est donc problématique pour le candidat Sarkozy en raison des reports de voix anticipés (même si l'arithmétique "à la Copé", cette pensée étrange, additionne déjà les voix de l'UMP et du FN), mais elle l'est aussi pour l'UMP à l'issue du scrutin. Cela confirme en tout cas qu'un président impopulaire, qui plus est dans une période de crise, a peu de chances d'être réélu.
Défaite ensuite pour François Bayrou, qui aura donc échoué à faire exister une alternative au centre. Les pressions institutionnelles et la polarisation de la vie politique constituent des contraintes fortes que Bayrou, dans un rôle curieux de Sirius mâtiné de Cassandre, n'aura pas réussi à surdéterminer.
Sentiment mitigé enfin pour Mélenchon, dont l'ambition, née au fil de la campagne de figurer comme "troisième homme", a échoué. On en oublierait presque qu'il est parvenu à passer de 5 % d'intentions de vote initiales à 11 % des suffrages exprimés, contribuant par là au renouveau d'un courant politique important de l'histoire française, une gauche radicale et populaire aux accents (proto-)révolutionnaires.
4. Les sondages sont par ailleurs plus fiables qu'on ne le dit... Ils se sont finalement révélés assez précis, en particulier ceux de la dernière semaine, qui ont bien enregistré les dynamiques du scrutin : (re-)croisement des courbes entre Hollande et Sarkozy ; montée de Le Pen ; effritement pour Bayrou et Mélenchon. Il ne faut ni les diaboliser, ni les valoriser ; ce sont bien des prévisions à manipuler avec prudence, mais qui se révèlent au fond assez précises.
5. Un agacement pour finir à l'égard de ces nouveaux animaux étranges que sont "les éléments de langage". Ces discours normés mis au point par les acteurs politiques à destination des médias et de l'opinion publique semblent faire perdre toute autonomie et tout libre arbitre aux acteurs politiques, qui s'en vont et viennent, d'un plateau à l'autre, répétant les mêmes phrases presque mot à mot. L'UMP était un cas d'école hier soir : résistance de l'exécutif sans précédent en Europe (c'est faux) ; la première place n'a jamais été mise en avant comme objectif (c'est aussi faux) ; la gauche n'a pas fait la poussée anticipée (c'est encore et toujours faux). Le PS n'a pas été en reste, ses leaders répétant ad lib que c'était la première fois qu'un président sortant arrivait second (c'est vrai...). Il serait temps que les acteurs politiques tiennent compte du degré réel d'information et de sophistication des électeurs.
Bref, j'ai attendu le 22 avril...

Commentaires

bouillaud a dit…
Je suis entièrement d'accord sur les éléments de langage, mais, je me dis que, pragmatiquement, cela fonctionne. Mentir un peu, beaucoup ou énormément, mentir par omission ou mentir directement fonctionne, car combien sont les électeurs hésitants qui vont vérifier? Et, si quelqu'un corrige le mensonge, il est immédiatement soupçonné de partialité. Par exemple, tu es partial!!! et en plus tu donnes raison au PS! Honte sur toi, suppôt du communautarisme!
Raphaelle a dit…
Bonjour,
Pourriez-vous me communiquer une adresse mail ? Je voudrais vous inviter à participer à un débat en ligne sur l'UMP et le FN.
Merci !
Yves Surel a dit…
Voilà mon adresse : yves.surel@aliceadsl.fr.

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