Sentiment d'urgence

Je n'aurais jamais cru que l'élection de Frédéric Lefebvre, dont j'ai déjà dit du bien (ici...), puisse constituer une bonne nouvelle pour la vie politique française. Et, pourtant... Le désaveu de la classe politique (comment se féliciter d'un frémissement à la hausse autour de 30 % d'opinions positives pour les titulaires de l'exécutif, même si les sondages, bon...), les énergumènes qui sautent sur Roland-Garros plutôt que sur Kolwezi, et surtout, la mort de Clément Méric (dont un ancien professeur dresse aujourd'hui un portrait touchant dans Libération), tout cela ne sent pas bon. Sans parler du journal Le Monde, qui joue à nous faire peur ce week-end avec des rumeurs de fantasme putschiste dans une partie de l'armée.
C'est peut-être l'âge ou l'oubli, mais je ne me souviens pas d'une période aussi morne, chaotique et violente, au moins dans le discours. J'avais déjà été frappé pendant la campagne présidentielle de 2012 d'un certain nombre de dérives comportementales et langagières, mais après tout, les espoirs et tensions d'une élection pouvaient constituer des explications. C'est plutôt le discours ordinaire, qui m'a surpris et a fini par m'inquiéter. J'ai trouvé notamment extrêmement surprenant que la victoire de François Hollande soit aussi vite et radicalement contestée chez certains individus, comme si on avait volé à Nicolas Sarkozy sa réélection. Le retour de la gauche a ressuscité des fantasmes et des haines exprimés de façon rageuse que je croyais disparus ou rangés dans les livres d'histoire sur les années 1930. Je me souviens simplement de cette vague crainte des chars russes à Paris après l'élection de Mitterrand en 1981... Mais là, c'est plutôt le rejeu des guerres franco-françaises qui m'apparaît le plus désolant.
Le paroxysme (pour l'instant...) a été évidemment atteint avec les mobilisations contre le mariage pour tous. On peut penser ce que l'on veut de la nouvelle législation et des droits qu'elle octroie et, surtout, respecter les positions et croyances exprimées. Mais entendre une élue de la République affirmer qu'il existe des lois supérieures aux lois de la République ?!? Lire sur le site du Printemps français, cette curieuse association, la chose suivante : "Aujourd’hui, le Printemps Français proclame l’Ordre du Jour Numéro 1 d’une nouvelle résistance à l’idéologie. La France est actuellement soumise à des forces qui veulent l’asservir entièrement. La bataille ne fait que commencer. Elle se prolongera jusqu’à la victoire." ?!? Voir Jean-François Copé, "chef de file" de l'UMP selon les journalistes à défaut d'avoir pu être élu président, faire de la récupération subtile et promettre de revenir sur la loi ?!?
Il faudra peut-être rappeler à tous que la démocratie (mais c'est vrai que Copé a aussi reconnu qu'il apprenait la démocratie, dont acte...), c'est un ensemble de principes et de procédures, qui tourne grossièrement autour de trois éléments : le principe majoritaire, l'Etat de droit et le respect de l'alternance, dont un politiste américain célèbre, Robert Dahl, disait que c'était l'une des découvertes les plus surprenantes de l'humanité (Je l'ai déjà dit ? C'est l'âge ou l'oubli...). Or, le contexte actuel montre que ces trois éléments sont assez largement ignorés, déniés et bafoués.
Il y a naturellement une longue liste de facteurs explicatifs possibles : la crise économique et sociale, les transformations de l'espace politique, les maladresses stratégiques et communicationnelles de l'actuel gouvernement, etc. Il y a aussi, dans tous ces discours et mobilisations, des pratiques ou comportements somme toute ordinaires, même s'ils sont inacceptables et potentiellement dangereux : la mauvaise foi et l'outrance sont quelques-unes des facettes du langage politique ; le délire complotiste est un mythe politique constant ; les actes de violence entre militants politiques sont finalement assez fréquents. Mais cette conjonction d'événements et le climat de sourd malaise qu'elle engendre alimentent comme un sentiment d'urgence.
Pourtant, ce matin, Sigur Rós, nouvel album en approche, et c'est enfin le début d'un long dimanche de printemps.

Commentaires

bouillaud a dit…
Là cela doit être l'âge! ou ce printemps pourri! Tu deviens aussi pessimiste que moi...comme quoi.

La mobilisation de diverses composantes de la droite extrême dans l'opposition me parait inévitable dans un contexte aussi dégradé économiquement et socialement.Cela correspond assez au schéma des années 1980 dans le fond. Je ne te sais pas si tu te rappelles du Figaro-Magazine de l'époque, là aussi cela valait le détour. Par définition, pour une partie de la droite, la gauche socialiste est par nature illégitime à gouverner. C'est une constante. Peuvent pas supporter cela. Ils en font une jaunisse, ou un "barjodite".

Pour ajouter à ton pessimisme, je rajouterais personnellement la situation au Moyen-Orient.

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