Les lieux communs

Toujours Pierre Bayard.
En lisant son livre, je découvre une symétrie inattendue avec l'ouvrage de Pierre Bourdieu, Les règles de l'art. Tout en partageant un même objectif de déconstruction/démythification et certains outils rhétoriques (manipulation du paradoxe), les deux ouvrages me paraissent inscrits dans une forme de polarité autour de deux couples antinomiques (liste non exhaustive) : création/réception des livres ; agent/structure.
Pour Bourdieu en effet, contrairement au mythe de l'écrivain-créateur, l'analyse des "règles de l'art" tend à montrer à quel point l'acte créatif est conditionné par des dynamiques internes aux champs sociaux considérés (le phénomène des avant-gardes notamment, qui rythme l'évolution du champ littéraire) et par des dynamiques externes fondées sur la pesanteur de certains facteurs propres à une structure sociale donnée. Ces dynamiques externes, sans doute les plus importantes, s'incarnent par exemple dans les commandes passées par les mécènes lors de la Renaissance, qui déterminent pour partie les sujets traités, ainsi que les outils mobilisés. De manière caractéristique, le travail de Pierre Bourdieu convoque majoritairement des notions de la sociologie dans ce qu'elle a de plus structuraliste.
Symétriquement, pour Bayard, l'acte de lire est déterminé par la subjectivité du lecteur, qui juge et classe les livres lus au regard de sa "bibliothèque intérieure". Les échanges sur les livres lus (ou non-lus) se caractérisent ainsi par la confrontation aléatoire de plusieurs subjectivités, qui peut conduire à une situation d'incompréhension. La culture ici est moins affaire de structure que de trajectoires chaque fois différentes qui conditionnent le rapport intime qu'a chacun aux livres. Et là aussi de façon caractéristique, Pierre Bayard mobilise majoritairement des outils de la psychanalyse pour mieux saisir les logiques de "saisie" individuelle des livres.
Entre les deux ouvrages, l'opposition n'est bien sûr pas aussi tranchée et un tel commentaire illustre sans doute ce que dit Bayard lui-même du malaise que ressent un écrivain devant la réception de son œuvre : "Il est inutile de se lancer dans de longues explications face à un écrivain, qui risque surtout de voir son angoisse croître à mesure que nous évoquons ce qu'il a écrit, avec le sentiment que nous lui parlons d'un autre livre ou que nous nous trompons de personne".
Mais mon propos principal n'est pas là, dans la justesse de mon commentaire au regard des intentions des auteurs. Il réside plutôt dans le constat banal que chaque ouvrage analytique décline d'une façon particulière des lieux communs, comme cette opposition entre l'agent et la structure, entre les individus et les logiques sociales. J'ai en mémoire une phrase de Jean Paulhan qui établissait en substance que toute œuvre littéraire importante ne faisait le plus souvent que décliner avec talent des lieux communs (l'amour, la mort, l'incompréhension entre les êtres, etc.). C'est à peu de choses près la même chose lorsque l'on regarde la production analytique ou critique dans les sciences sociales : toute analyse sérieuse et réussie repose sur la mobilisation de lieux communs propres à ce travail d'explicitation, en particulier le couple "agent-structure". Ce qui signifie que tout travail créatif, qu'il soit littéraire ou sociologique, repose sur des universaux plus ou moins explicites qui dépassent tout à la fois l'individu et la pesanteur de la structure sociale. Dernier point commun à Bourdieu et Bayard.

Commentaires

Charo a dit…
Thanks for writing this.

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