Je me souviens... de la LRU

Les acronymes sont à la mode. Celui qui concerne le milieu académique actuellement est "LRU", pour la loi n° 2007-1199 du 10 août 2007 relative aux libertés et responsabilités des universités. Cette loi a déjà des conséquences, puisqu'elle a provoqué le blocage et la suspension des cours dans plusieurs universités en France, notamment à Grenoble où j'enseigne à Sciences Po. Donc, pas de cours, des mobilisations d'étudiants et parfois d'enseignants, des négociations au niveau ministériel et des interrogations sur la réforme de l'enseignement supérieur en France.
Que penser de la loi et du mouvement ?
Pour un académique travaillant sur l'action publique, cette loi peut être vue de deux façons : comme un analyste des politiques publiques, mais aussi comme un individu appartenant à la "clientèle" de la loi.
Du point de vue de la sociologie de l'action publique, cette loi est typique à plus d'un titre. Elle s'intègre tout d'abord à un ensemble de réformes induites par des promesses électorales et par une alternance gouvernementale. Il n'est de ce fait pas surprenant qu'elle ait été adoptée rapidement pour profiter tout à la fois d'un climat politique favorable et du volontarisme politique qui caractérise les périodes post-électorales. Elle rappelle ici une autre loi publiée un 10 août, que j'ai eu l'occasion d'étudier à plusieurs reprises, la loi du 10 août 1981 sur le prix unique du livre. D'ailleurs, un témoignage recueilli lors de ces recherches est caractéristique : Jérôme Lindon, directeur à l'époque des éditions de Minuit et l'un des principaux partisans du prix unique, m'avait ainsi confié en 1995 être toujours "absolument convaincu que si la loi n'avait pas été votée dès le 10 août, elle ne passait pas". Et ce n'est pas tant la période estivale, que la conviction qu'il faut prendre de vitesse les opposants et profiter de ce contexte politique "fluide", qui détermine l'activisme des acteurs concernés.
Autre caractéristique : cette loi s'insère dans un cadre institutionnel complexe, qui dépend d'une grande diversité de textes antérieurs et de normes annexes, en particulier ici le code de l'éducation, qui se trouve modifié à plusieurs niveaux. Elle dépend également des textes d'application et des pratiques qu'elle va susciter. Ce n'est donc pas un isolat et la prendre comme telle biaise nécessairement l'opinion que l'on peut en avoir. Il faut donc identifier ce qu'elle transforme, mais également ce qu'elle ne dit pas ou peu, et qui laisse une marge de manœuvre ultérieure aux acteurs.
Les changements qu'elle implique, sont essentiellement présents à deux niveaux : un changement organisationnel qui repose sur une concentration des mécanismes de décision autour du président d'université ; une modification des processus financiers avec une plus grande latitude des institutions universitaires sur les logiques de recrutement et de rémunération des personnels, ainsi que sur l'allocation des crédits de recherche. D'autres éléments sont présents, mais moins substantiels et (encore) plus flous, comme par exemple l'invitation à nouer des contacts avec les entreprises (en termes de financement, mais aussi de gestion de l'université).
Si l'on se concentre sur les deux dynamiques précitées, la présidentialisation et une plus grande autonomie de gestion, c'est précisément là que se rencontrent le spécialiste des politiques publiques et l'acteur universitaire. Parce qu'il devient évident que cette loi va beaucoup dépendre des textes d'application et de l'utilisation que vont en faire les acteurs concernés, notamment les présidents d'université. Et c'est là qu'apparaissent certains problèmes, car cette loi heurte de façon plus ou moins explicite des éléments caractéristiques du milieu universitaire. Pour ne prendre qu'une illustration, la loi induit des changements contraires à l'ethos égalitaire qui est souvent présenté comme l'une des clefs de voute du secteur. Ces principes égalitaires sont d'abord présents au niveau macro, liés à une idée d'égalité du service public. Or, la loi ne dit rien des mécanismes de redistribution financière et des équivalences académiques, qui pourraient accompagner la réforme globale de l'enseignement supérieur. Mais cet ethos égalitaire opère aussi au niveau micro : les enseignants-chercheurs détestent les relations hiérarchiques, plus encore lorsque la relation hiérarchique est exercée par un pair. L'autorité y est en effet fondée sur un mélange complexe et instable de reconnaissance académique et de ressources institutionnelles qui la rendent presque toujours partielle et frappée d'illégitimité. D'abord parce que les gestionnaires académiques sont souvent considérés comme de piètres chercheurs, mais aussi parce qu'ils sont, plus souvent encore, taxés d'incompétence managériale.
Si la loi est décriée, c'est donc tout autant parce qu'elle tend à institutionnaliser des règles contraires à certains principes constitutifs du milieu universitaire qu'en raison des marges d'incertitude très grandes qu'elle contient et induit.
Que penser dès lors du mouvement de contestation ? Là aussi, on retrouve certains traits caractéristiques des mobilisations universitaires : une grande diversité interne, qui est liée en partie à la grande faiblesse des organisations représentatives ; des revendications tantôt extrêmes (le retrait de la loi), tantôt floues ; une réelle incapacité à sortir d'un registre d'action paradoxalement conflictuel et festif.
Mais, pour en parler à la façon de Pérec, je pourrais dire : "Je me souviens".
Je me souviens de la loi Devaquet. Je me souviens ne pas avoir lu le texte de loi et ne pas avoir toujours su quoi penser. Je me souviens avoir aimé le bordel ambiant, les discussions passionnées dans les cafés et les jolies filles dans les manifs. Je me souviens de la panique des CRS devant l'Assemblée nationale, des images télévisées d'une violence que je n'avais pas vue et d'avoir eu du mal à me dire qu'il s'agissait là de politique et encore moins de faire l'histoire. Je me souviens que l'on parlait déjà de sélection et de privatisation. Je me souviens de ce mélange complexe de solidarité et de conflictualité ressenti à l'égard des adultes. Je me souviens n'avoir pas vu le rejet de la loi comme une victoire.
Et je me dis que mes étudiants se souviendront un jour de la loi LRU.

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