Si j'étais président...

"Il y a des moments où c'est mieux de ne pas toucher le silence"...
Retour sur la toile pour un petit exercice de style pédagogique. Dans le cadre d'une conférence/séminaire de "Politiques publiques" que j'assure à Sciences Po Paris au sein du Master"Affaires publiques", j'ai proposé cette année aux étudiants de se prêter à un petit exercice d'évaluation des présidents de la République (qui a dit que l'on ne faisait pas d'évaluation dans l'université ? Le président ?). Il s'agissait de s'inspirer d'un classement établi régulièrement aux Etats-Unis par des historiens sur la base d'une dizaine de critères reconnus comme importants pour juger de la "qualité" respective des titulaires de la Maison Blanche. Ce classement, dont la dernière livraison de 2009 intègre George Bush à une pénible 36e place, repose de façon plus précise sur l'évaluation faite par les historiens de la capacité à persuader l'opinion pour chacun des présidents, de leur aptitude à gérer des crises de nature diverse ou encore de leur habileté dans les relations inter-institutionnelles (avec le Congrès notamment). Les différents critères font l'objet d'une notation de 1 à 10 par les 65 historiens invités à participer au dernier classement et aucun n'est pondéré d'une façon spécifique pour calculer la performance globale des présidents successifs.
D'une étude à l'autre, ce classement, assez connu aux Etats-Unis, est stable, puisque les trois premiers restent Abraham Lincoln, George Washington et Franklin Roosevelt. Le reste du classement est plus flexible, notamment à mesure que le temps passé aboutit à une réévaluation des présidents récents. Clinton est ainsi passé récemment de la 21e à la 15e place et Kennedy figure à présent à la 6e place (cela laisse un espoir à George Bush, même s'il part de très bas...). Dernière remarque : les derniers présidents du classement sont principalement ceux qui ont occupé le poste avant la guerre de Sécession et ont laissé l'Union s'enfoncer dans la guerre civile.
Il ne faut évidemment pas accorder une importance excessive à ce genre de classement, mais après tout, il constitue un indicateur comme un autre de la perception collective attachée aux individus qui ont occupé la principale distinction politique au cours du temps. Les différents critères mobilisés sont suffisamment divers et nombreux pour éviter par ailleurs de "biaiser" à l'excès ces jugements rétrospectifs. Ce qui me semble intéressant, c'est en outre le fait que ces classements explicitent dans quel répertoire symbolique de "références présidentielles" les titulaires successifs du poste vont puiser des images et/ou des discours qui aident à construire et à légitimer leurs parcours personnels. Il est assez fascinant de constater par exemple ici à quel point Lincoln est une référence récurrente de Barack Obama : même volonté de se poser en président rassembleur garant de l'unité du pays ; même souci de dépasser les différences raciales ou de droits ; mêmes stratégies enfin, notamment lorsqu'il s'agit d'attirer autour de soi les "meilleurs" et/ou ses anciens adversaires pour asseoir son propre leadership.
Travaillant désormais à une étude comparative des présidents américains et français, c'est donc avec cette idée de mesurer la perception des présidents de la Ve République que j'ai proposé à ce groupe de 22 étudiants de se prêter à ce "jeu" de l'évaluation. L'autre objectif, plus directement lié à l'objet du cours, était aussi de réfléchir aux différentes caractéristiques constitutives du leadership présidentiel qui confèrent une légitimité à agir et donnent un pouvoir plus ou moins grand aux présidents. Pour être plus en phase avec les logiques politico-institutionnelles de la Ve République, j'ai proposé également d'exclure de l'évaluation le critère de la relation avec le Parlement, ainsi que la catégorie la plus générale et la moins convaincante, sobrement intitulée dans le classement initial, "Performance within the context of his time"...
Les résultats n'ont pas été très surprenants. C'est Charles de Gaulle, qui est considéré par ce groupe d'étudiants comme le "meilleur" président, ce qui ne veut pas dire qu'il soit toujours "noté" positivement sur tous les critères. Sa capacité à gérer l'économie est en particulier jugée globalement médiocre, ainsi que son aptitude à encourager la redistribution et l'égalité des chances au cours de ses mandats. Vient ensuite François Mitterrand, assez proche de Charles de Gaulle pour l'indice global, mais dont l'évaluation est grevée par une performance assez basse pour le critère de "l'autorité morale"... Les quatre autres présidents sont "décrochés", autrement dit font l'objet d'évaluations notablement inférieures à de Gaulle et Mitterrand et sont proches les uns des autres dans cet ordre : Georges Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing (je pensais le voir 3e...), Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. On peut remarquer que les trois derniers partagent un point commun : ils sont encore vivants. Intégrer le président en exercice n'a pas grand sens également, tant les jugements sont dépendants de l'actualité (même si l'on peut penser que Barack Obama ferait une meilleure performance relative dans un classement actualisé aux Etats-Unis). Et cela ne préjuge en rien évidemment de la capacité de l'impétrant à obtenir un nouveau mandat.

Commentaires

Fr. a dit…
C'est une expérience très intéressante ! Je ne suis pas étonné de voir la cote de certains présidents monter dans le classement au fil du temps : il me semble qu'en parallèle du biais négativiste exprimé par l'électorat vis-à-vis des élites dirigeantes, un biais inverse s'exprime une fois ces élites sorties du circuit politique.

Jacques Chirac, par exemple, passe presque pour un bon président auprès de mes amis, à présent que son activité se cantonne à emmerder Sarkozy en censurant la moitié des projets de loi gouvernementaux lorsque le CC est saisi. Sa décision "testimoniale" reste celle de ne pas suivre la coalition militaire dirigée par GW Bush en Irak, ce qui lui assure une entrée plutôt positive dans les manuels de lycée (avec l'abolition du service militaire, et ce malgré les critiques de Régis Debray).

Je suis un peu surpris des critiques au sujet du général de Gaulle : son programme économique n'était pas vraiment le sien mais celui de son époque, inspiré en grande partie de celui rédigé par le CNR en 1944. La plupart des mesures fortes du programme ont, de surcroît, bonne presse aujourd'hui : le programme du CNR ne disait-il pas qu'il fallait "évincer les forces de la finance internationale de notre économie" et en nationaliser les fleurons, assurances comprises ? Sans parler de la Sécurité sociale.

Les résultats de la politique économique gaulliste ne sont pas si mauvais non plus, si je me souviens bien des chiffres cités par Suleiman dans Les ressorts cachés de la réussite française. Bref, je ne tiens pas à passer pour gaulliste (ou pire, pour un admirateur du néo-protectionnisme pseudo-gaullien façon Todd), mais je reste un peu circonspect face aux critiques rétrospectives de Mongénéral.

Pompidou est certainement overrated : qu'a-t-il laissé ? (à l'exception d'une bonne anthologie de poésie grecque, si je me souviens bien) Certes, il y a la relance de La Haye, mais c'est aussi l'époque du développement à outrance de l'automobile et de l'agro-business… J'aurais mis VGE devant, ne serait-ce que pour son premier geste présidentiel (aller serrer des pognes en prison).

Sarkozy est nécessairement dernier si l'on inclut le critère d'efficience que vous avez exclu et si l'on prend en compte trois indicateurs globaux (taux de chômage, déficit public, balance commerciale).
Fr. a dit…
Add. Un exercice de notation des politiques économiques des présidents américains, par S. Weatherford, dans le dernier "P on P".

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