Tête (politique) de l'emploi

La période hivernale n'est pas seulement remplie de cours, de papiers à remettre en retard ou de... remaniements, c'est surtout un moment académique majeur dominé par les soutenances de thèses. Pour ceux qui ne sont pas "de la maison", si les soutenances ont tendance à se concentrer sur les mois de novembre et décembre, c'est en raison des procédures de recrutement qui ont lieu en début d'année civile, que ce soit pour le CNRS ou pour l'université. Dans ce dernier cas, la procédure de qualification nationale assurée par le CNU (Conseil national des Universités), étape heureusement maintenue par la loi sur l'autonomie des universités, précède les recrutements effectifs par les facs, qui ont lieu quant à eux au printemps.
La soutenance, c'est évidemment un stress pas possible pour le doctorant, mais c'est aussi quelques soirées de lecture, des voyages en province et des après-midis, parfois longs..., pour les membres du jury. La composition du jury est un indicateur important des stratégies et de la position relative du doctorant (et de son directeur de thèse...), mais je n'en parlerai pas ici. Un papier intéressant d'Olivier Godechot et Nicolas Mariot, publié en 2004, donnait des éléments d'appréciation sur ce point (« Les deux formes du capital social. Structure relationnelle des jurys de thèses et recrutement en science politique », Revue française de sociologie, vol.45, n°2, juin, p. 35-74. ).
Ce qui m'intéresse et m'inquiète, c'est plutôt l'incroyable nombre de soutenances effectuées pour deux raisons : le nombre induit de (nouveaux) candidats aux postes à pourvoir ; le volume de thèses à lire et/ou à évaluer que cela représente pour certains enseignants-chercheurs.
Sur le premier point, même si je ne sais pas exactement combien de thèses seront soutenues, différents indicateurs (Cf. infra) laissent à penser que l'on va encore lancer sur le "marché de l'emploi" académique en science politique plusieurs dizaines d'individus, bien formés pour la plupart. A ceux-ci s'ajoutent les "recalés" des précédentes années et quelques autres candidats ayant soutenu dans l'année. L'entonnoir que représentent les procédures de recrutement n'est donc pas prêt de disparaître... Pourtant, l'an passé, une vingtaine de postes de maître de conférences (MCF) et une demi-douzaine de postes de chercheurs étaient à pourvoir. Il faut sans doute s'attendre à moins de MCF cette année, mais l'agrégation va concerner 8 postes (ce ne sont pas des "primo-récrutés" cependant pour la majorité d'entre eux le plus souvent). Ce n'est donc pas négligeable et plutôt dans la moyenne haute, selon ma propre estimation (et mes souvenirs...), mais cela ne suffira pas à fournir un poste à tous les candidats de valeur qui courent les commissions pendant plusieurs mois... De plus, à voir les premiers effets de la LRU sur les postes, il est probable que ce nombre baisse, car plusieurs universités ont clairement annoncé qu'elles ne maintiendraient pas le volume actuel de leur corps enseignant pour redéployer les crédits de personnel vers des postes budgétaires jugés plus "stratégiques". C'est évidemment déprimant pour les candidats, mais également pour les directeurs de thèse (comme moi...), qui ont parfois le sentiment d'accompagner des apprentis enseignants-chercheurs au bout d'une impasse. Je vais finir par me convertir à l'opinion malthusienne de ceux qui préconisent un processus extrêmement sélectif dès l'entrée à l'école doctorale, pour éviter cet effet "couperet" et ce suicide collectif des doctorants-lemmings attirés par les joueurs de pipeau... Pourtant, c'est un métier magnifique (je l'ai déjà dit ici, vais pas m'étendre, ni me répandre, comme dirait Serge....) et, chaque année, des recrutements ont lieu...
Le deuxième problème est lié aux conditions de l'évaluation pratiquée sur ces mêmes thèses. Sur les deux mois de novembre et décembre, j'aurais participé à 5 jurys par exemple, et hier, un collègue m'annonçait qu'il avait, lui, 15 soutenances sur cette même période, dont 5 seulement étaient déjà passées (soit 10 environ en 3 à 4 semaines...). Comment peut-on lire (en tout cas suffisamment pour faire une évaluation raisonnable) 15 thèses en l'espace de deux mois ? Même si les thèses sont plus courtes maintenant en moyenne (il existe toujours des graphomanes qui naviguent dangereusement autour des mille pages...), cela suppose un travail considérable, parfois à réaliser dans un temps très court, notamment lorsque l'on est rapporteur (je viens d'ailleurs, pour la première fois de ma carrière, de refuser une venue en soutenance). Et ce travail à réaliser dans des conditions peu favorables ne fait que précéder des procédures de recrutement, où la possibilité de se reposer sur des critères relativement objectivés est rare, ce qui laisse une place, inégalement importante selon les cas, aux effets de réputation et aux transactions académiques habituelles ("Je donne à ton doctorant les félicitations, mais t'as pas intérêt à déconner avec le mien dans deux semaines, sinon je te pète les genoux", oui, c'est un monde sans pitié...).
Trop de doctorants, trop de soutenances, pas assez de temps, pas assez de postes, c'est pas top comme équation...

Commentaires

bouillaud a dit…
C'est sûr, ce n'est pas "top" comme équation, et encore la contrainte budgétaire en France n'est pas encore la pire en Europe en matière d'enseignement supérieur et de recherche (cf. situation italienne), mais, à ce train-là,cela va sans doute venir...

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