La musique du cours

Au détour d'une interview d'apparence banale dans L'Equipe (quel autre journal, franchement ???), quelques réflexions sur ma façon d'enseigner.
Wax Tailor (Jean-Christophe Le Saoût himself), musicien invité à "ambiancer" (j'adore ces nouveaux mots ridicules, c'est trop top...) Bercy dans le cadre du tournoi de tennis, a dit deux choses intéressantes sur sa façon de faire un concert. Il avouait d'abord qu'il ne préparait pas une performance de ce style comme un concert ordinaire, s'attendant à un public plus difficile et moins immédiatement intéressé par sa musique. Les effets recherchés étaient donc parfois plus "faciles" et la progression plus linéaire. Et, de la même façon, faire un cours d'analyse des politiques publiques à des personnes en formation continue par exemple n'a que peu de choses à voir avec un cours sur une même thématique pour des étudiants en Master Professionnel ou en Master Recherche. La dimension pratique doit passer en premier et les éléments analytiques doivent seulement s'intégrer plus tard, autrement, même s'ils seront aussi nécessairement présents (de même que certains instruments sont aussi nécessairement présents...). Le cours n'est pas obligatoirement plus "facile" d'ailleurs, mais la trame et le rythme seront, eux, différents.
Autre remarque intéressante, un phénomène que j'ai ressenti à plusieurs reprises, Wax Tailor constatait qu'un concert archi-préparé dont on est très fier a priori, ne donne pas toujours l'effet escompté, alors même qu'un spectacle moins "travaillé" peut au contraire susciter une adhésion inattendue du public. Et, là aussi, de la même façon, j'ai plusieurs fois observé qu'un cours préparé de manière longue et scrupuleuse, avec des articulations subtiles et des exemples percutants (au moins à mes yeux...), pouvait faire un "four" presque absolu (une rangée de regards hébétés...). A l'inverse, un thème banal, peu intéressant pour l'enseignant a priori, peut susciter l'intérêt, des questions, un débat, voire une trace durable... Ces différences tiennent aux attentes respectives de l'enseignant et des étudiants, qui sont parfois éloignées. Mais elles sont également liées au fait qu'un cours, comme un concert, est une "performance". Je ne veux pas simplement dire par là que je sors souvent physiquement "atteint" d'un enseignement, mais plutôt qu'il s'agit d'une interaction complexe entre un enseignants et n individus. Autrement dit, un enseignant sera poussé ou repoussé par ce qu'il percevra dans l'assistance et cela affectera, plus ou moins marginalement selon les cours et les enseignants (celui qui lit ses notes sur un ton mécanique, notes reproduites mot pour mot à partir d'un ouvrage ou d'un poly, n'est pas vraiment concerné par ces dynamiques - et par l'enseignement en général...), le déroulement du cours et le résultat final. Ce qui fait l'intérêt de ce métier, parmi d'autres éléments, c'est justement cette idée de performance qui fait de chaque cours une trame comparable sans cesse rejouée de façon différente.
Et, en y réfléchissant, on pourrait prolonger la métaphore. Un cours se donne souvent à voir comme une succession d'éléments qui composent le tout, comme une symphonie (image pompeuse) ou un album (image "branchée"). La plupart de mes cours tournent ainsi autour de 12 séances et s'organisent comme une succession de thèmes déclinant parfois les mêmes éléments. A l'écoute de plusieurs cours comme de différents albums, on pourra avoir un sentiment de répétition (ou alors, je radote "pour de vrai"...), mais je reste persuadé que chaque séance est toujours différente et toujours plus ou moins réussie. Un cours, comme un morceau, est enfin composé de "moments" d'inégale intensité, jouant en outre l'alternance d'éléments simples et complexes, des exemples associés à de la théorie.
Bon, au terme de cette possible comparaison, deux choses : 1. Le premier de mes étudiants qui me demande de pousser la chansonnette sera abattu sans sommation ; 2. Wax Tailor ne dit pas seulement des choses intéressantes, il fait de la bonne musique.

Commentaires

Fr. a dit…
Cette note tombe à pic ! J'ai donné, pour la première fois, cinq heures d'analyse des politiques publiques en formation continue cette semaine. La “musique du cours” m'a posé de gros problèmes dans les deux dernières heures, qui devait se dérouler sous forme d'exercice “pratique”. J'ai envisagé une sorte de simulation, comme cela se pratiquait à l'IEP, mais sans recul, la simulation est simplement devenue une séance de questions/réponses—intéressante, mais pas très appliquée.

Sinon, j'ai pris l'habitude de sortir les étudiants que je vois le vendredi soir après 17h du coma vigile dans lequel ils se trouvent presque tous en leur passant un morceau de musique, jamais le même. Ils ont écouté un peu de tout, dont “Rachel's Song” sur la B.O. de Blade Runner. Ce n'est pas très académique, mais si ça peut les aider à se passionner pour l'histoire de la santé publique quand il fait nuit…

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