Kissinger for ever ?

L'une des phrases apocryphes les plus connues prêtées à Henry Kissinger (pas avare en la matière le garçon..., j'aime bien aussi celle-ci : "Pourquoi les professeurs d'université se disputent-ils autant ? C'est parce que les enjeux sont nuls") est celle qui porte sur l'identité même de l'Europe comme entité politique : "L'Europe ? Quel numéro de téléphone ?". Elle a été déclinée à l'envi depuis, aussi bien par les partisans de l’intégration européenne, qui y voyaient un stimulus important pour promouvoir une plus grande lisibilité institutionnelle et une plus franche fédéralisation, que par les opposants ou sceptiques, qui soulignaient à quel point le leadership de l'Europe et au sein de l'Europe était un objectif illusoire. Je reste surpris et un peu interdit devant la pertinence malheureuse de cette maxime au moment où l'Europe institutionnelle, ses États-membres et les médias disent peu, presque rien, sur les évolutions récentes du système politique hongrois. L'accès au pouvoir du FPÖ en Autriche en 2000, comme parti minoritaire de la coalition formée avec les Conservateurs, avait provoqué une réaction bien plus vive et bien plus large, un grand nombre d'États-membres décidant alors de limiter leurs relations bilatérales avec l'Autriche pendant plusieurs mois, ce qui marginalisa de fait ce pays de la mécanique communautaire.
Or, les réformes récemment entreprises par le gouvernement dirigé par Viktor Orban ont déjà eu des conséquences bien plus graves et profondes que ce qu'avait pu tenter de faire Haïder dans la coalition autrichienne des années 2000. Sans entrer dans le détail des mesures, on peut tout de même signaler que l’État de droit et les libertés publiques fondamentales ont déjà été remis en cause, notamment par une réforme des médias publics et une limitation de la liberté de la presse ; la possibilité d'une alternance a de plus été quasiment rendue impossible par une nouvelle loi électorale qui assure le maintien au pouvoir de l'actuel gouvernement, quand bien même il serait ramené à 25 % des suffrages exprimés ; une réforme de la banque centrale pourrait également permettre au gouvernement de puiser de façon non contrôlée dans les réserves de changes, avec tous les risques de corruption et de détournement qui pourraient en résulter. Si l'on rappelle que la démocratie, c'est, entre autres choses, le respect de l’État de droit, la possibilité de l'alternance et la recherche collective du bien public, notamment par la mutualisation et la publicisation de ressources financières, alors il n'est pas totalement faux de dire que la démocratie n'existe plus en Hongrie, un État (toujours) membre de l'Union européenne, donc signataire de traités, producteur et récepteur de normes communes et soumis à des principes partagés et à des règles de droit prétendument intangibles. Même si de timides réactions commencent à apparaître, il est triste de voir la Commission européenne se contenter d'exprimer sa "préoccupation".
De façon connexe, ces événements remettent également en cause certaines conclusions mises en avant dans plusieurs travaux de science politique relatifs aux phénomènes de transition et de consolidation démocratique. C'est depuis longtemps, en particulier depuis la Seconde Guerre mondiale, un thème important de la recherche dans la discipline. Il s'agissait d'abord de comprendre comment la démocratie avait pu disparaître pour laisser place à des régimes autoritaires, voire totalitaires. Les travaux ont également par la suite tenté d'identifier quels facteurs étaient susceptibles de favoriser l'établissement durable de la démocratie comme régime politique et/ou comme système social. Je ne vais pas m'étendre sur une littérature pléthorique, revivifiée notamment par les transitions en Europe centrale et orientale dans les années 1990 (au point de donner le sentiment d'une discipline à part, la transitologie), mais simplement me concentrer sur une recherche comparative importante de Linz et Stepan, publiée en 1996, Problems of Democratic Transition and Consolidation: Southern Europe, South America, and Post-Communist Europe. Dans cet ouvrage portant sur plusieurs dizaines de pays ayant connu des transitions et diversement concernés par la consolidation démocratique, Linz et Stepan mirent en avant quelques éléments intéressants. Ils avancèrent en particulier que les pays les plus évidemment caractérisés par un processus de consolidation démocratique (institutionnalisation durable de l’État de droit, respect des procédures électorales, possibilités de l'alternance, etc.) étaient l'Espagne et le Portugal. En croisant différents facteurs (croissance économique, forme antérieure du régime, caractéristiques des élites...), ils purent même identifier un processus comme potentiellement déterminant, l'intégration européenne. En devenant membre d'un ensemble politique et juridique plus vaste, ces pays se soumettaient en effet selon eux à des règles et à des procédures capables de surdéterminer les enjeux et processus domestiques en garantissant une consolidation durable des nouvelles institutions et d'un esprit démocratique. C'était ainsi dans le dépassement des conflits ou blocages internes et par l'intégration à un projet politique plus vaste que la démocratie semblait pouvoir durablement être institutionnalisée. J'utilise souvent cet ouvrage dans mes cours, d'abord parce que c'est un exemple (presque) parfait de belle recherche comparative, mais aussi parce que ses conclusions invitent à la réflexion et permettent de prendre de la distance avec certains débats publics (il suffit de penser aux implications de ce travail si on l'applique à une possible intégration de la Turquie à l'UE...).
Pourtant, en bonne logique poppérienne, la crise hongroise pourrait très bien constituer une falsification de cette hypothèse pour l'instant attestée : l'intégration européenne ne serait pas (plus ?) une dynamique nécessairement constitutive d'une consolidation démocratique dans ses États-membres. Il est temps de faire quelque chose, non, et pas seulement pour sauver une théorie ? Henry, ce serait bien que tu passes un ou deux coups de fil...

Commentaires

Cempazúchitl a dit…
L Union Européenne a suscité beaucoup doptimisme car elle navait jamais connu de vraies crises. Largument de Linz en est la preuve. On verra bien si lUnion Européenne sera toujours un pole dattraction et source de consolodation démocratique lorsque le crise politique et financiere actuelle sera finie (elle finira par finir un jour, cette crise...)
Fr. a dit…
Je passe à Budapest tous les deux ans (ne serait-ce que pour le Sziget), et tous mes amis sur place sont catastrophés -- surtout lorsqu'ils sont les victimes de l'antisémitisme, qui recoupe assez souvent les comportements ultra-patriotiques. Moins anecdotique, Der Spiegel vient tout juste de publier une analyse de la situation qui explique, assez bien à mon sens, l'origine politique de la crise hongroise. Enfin, Linz et Stepan sévissent toujours, et ont notamment signé une excellente perspective sur le régime politique américain.

Il est temps de faire quelque chose, je suis d'accord, et je suis aussi presque convaincu qu'il y a une carte à jouer pour le Parlement, allié à la CJUE. La situation européenne de disjonction inputs/outputs serait moins flagrante si le Parlement pouvait servir de watchdog gouvernemental : j'ai en mémoire les réactions très enthousiasmées de mes étudiants lillois quand je leur ai distribué le communiqué de presse condamnant l'attitude de la France dans le dossier “Roms”. Le vrai problème, c'est que c'était la Commission qui portait ce dossier, et pas le Parlement : les institutions pourraient peut-être (continuer à) évoluer dans ce sens.

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