Mourir pour Kiev

Les événements récents en Ukraine, en particulier les affrontements meurtriers de la place Maïdan, concentrent avec raison l'attention. Et je trouve la presse écrite comme audiovisuelle plutôt pertinente et mesurée, même lorsque les journalistes du Monde, Piotr Smolar et Marie Jégo, dans l'édition datée du samedi 22 février, prennent par exemple des accents dramatiques et empathiques pour décrire les conditions de la répression ou le degré hallucinant de corruption atteint par l'actuel pouvoir. Cela n'est pas original, mais rappeler à quel point la chute du bloc soviétique a nourri la mise en place de régimes autoritaires organisant la privatisation des ressources au profit d'une élite restreinte aux accents mafieux reste nécessaire. Souligner par ailleurs, comme le fait l'éditorial du même numéro du Monde, plusieurs ruptures importantes est tout aussi juste de mon point de vue : "Pour la première fois depuis les guerres des Balkans, un bain de sang a eu lieu aux portes de l'Union européenne. Pour la première fois depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, a resurgi le sentiment d'une affrontement Est-Ouest au cœur de l'Europe". Et, de ce point de vue, le traitement journalistique de la crise ukrainienne me semble globalement bien meilleur que les commentaires de certains acteurs politiques pour de ne pas évoquer les nouvelles outrances de nos intellectuels infatués (oui, c'est une tournure un peu compliquée, mais je parle de BHL, quand même...).
Il y a pourtant un aspect de la crise, ou plus justement, du traitement de la crise, qui ne me convainc pas totalement et me semble simpliste, voire erroné, c'est la façon dont les uns et les autres voient le rôle de l'Union européenne (UE). Le discours, déjà dominant, insiste sur les échecs répétés de l'UE, sur cette nouvelle preuve de faiblesse politique et d'indétermination, sur cette incapacité à se dresser de manière rapide et efficace face aux dangers qui menacent, qu'il s'agisse de dangers objectifs ou d'une remise en cause des valeurs de l'intégration européenne. Deux séries de commentaires sur ce point (je me garderais bien de tenter d'analyser la crise ukrainienne) : il me semble impossible en l'état de la situation et de nos connaissances d'attester du rôle effectif des instances communes de l'UE comme de ses États-membres dans les événements actuels ; cette analyse évacue rapidement deux éléments essentiels de l'UE, qui en forment presque l'empreinte génétique.
Sur le premier point, il me semble tout d'abord que la plupart des citoyens diversement informés que nous sommes, voire même les acteurs politiques, seraient bien en peine de pouvoir produire un diagnostic précis. D'abord, parce que la crise elle-même se déploie toujours. Au moment où j'écrivais les lignes précédentes, une alerte du New York Times sur mon iPhone (meuh, non, je fais pas de pub et je me la pète pas) informe que le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, aurait quitté son palais, voire le pays, après qu'une unité de l'opposition ait pris le contrôle des environs du bâtiment situé à quelques dizaines de kilomètres de Kiev. Hier soir, les médias ont annoncé la conclusion d'un premier accord visant à la sortie de crise, prévoyant des élections anticipées, le retour à la Constitution de 2004 et la libération de l'une des personnalités symbolisant l'opposition, Ioulia Tymochenko. Or, rien ne dit que les négociations entamées par les ministres allemand, français et polonais des Affaires étrangères dans la journée de jeudi, ainsi que le principe de sanctions adopté le même jour par l'UE, n'aient pas pesé. Sans parler de l'effet d'attraction puissant que continue à exercer l'idée d'Europe, sinon parfois l'UE elle-même, sur ses pays voisins. Seules plusieurs analyses rétrospectives de la crise pourront ouvrir les "boites noires" des décisions et établir des liens possibles entre les différents événements.
Sur le second point, il me semble que cette déploration sur les insuffisances de l'Europe atteste non seulement (au moins chez certains) d'un désir ambigu d'intégration supplémentaire, mais qu'elle tend aussi à voiler l'importance de certaines des caractéristiques de l'UE. Je m'arrêterai à deux éléments : le pacifisme quasi ontologique de l'UE ; les modalités ordinaires de son fonctionnement institutionnel.
Même si c'est un constat trivial, l'UE reste fondamentalement un processus pacifique, et c'est sans doute là, encore une fois, l'une de ses empreintes génétiques les plus évidentes. Les origines de l'Europe restent en effet attachées à cette volonté partagée de créer les conditions politiques et pratiques d'un rapprochement entre des peuples, qui avaient mis depuis des siècles une louable et constante énergie à s'écharper. Et c'est d'ailleurs cette capacité désormais durable d'éviter toute guerre qui l'a peu à peu constitué en modèle ou en force d'attraction pour d'autres États-nations. Or, faire la paix, c'est justement privilégier les moyens économiques, culturels ou diplomatiques pour avancer dans des échanges sans cesse plus étroits et c'est s'interdire, logiquement et banalement, de faire la guerre sur le territoire européen comme au-delà. Pour le dire autrement, l'UE n'est pas seulement un projet de paix, c'est aussi un ensemble politique à dominante pacifiste. Il y a donc une impossibilité presque congénitale de l'UE à envisager de "Mourir pour Kiev", une phrase qui fait un écho lointain à celle écrite par Marcel Déat (alors vu comme un pacifiste avant de virer dans la collaboration pendant la guerre) en mai 1939 dans L'Œuvre, à propos de la crise polonaise, quand il n'était pas question de "mourir pour Dantzig". On peut critiquer cette tendance, la considérer comme irréaliste et inadaptée, mais elle fait aussi partie intégrante du projet européen et la constitue toujours de façon paradoxale en projet politique magnifique et frustrant.
A cela s'ajoute, c'est souvent rappelé, les difficultés inhérentes à la prise de décision au sein de l'UE. Ici, les commentaires insistent sur les limites de la règle de l'unanimité, sur les faiblesses des structures intégrées (il faut dire que Catherine Ashton en fait beaucoup pour incarner de façon presque idéale la figure de l'impuissance politique...) et sur les divergences d'intérêt qui empêcheraient tout traitement approprié de la crise. Les médias ont rapporté par exemple à propos de la crise actuelle les réticences exprimées par plusieurs États à l'idée de prendre des sanctions contre les dirigeants ukrainiens, sans que les raisons de tels choix soient précisées. D'autres ont souligné le caractère tardif de cette réaction collective, estimant qu'une décision antérieure aurait permis d'éviter des morts. Mais, là encore, ces éléments sont caractéristiques du projet européen, en bien comme en mal. Décider rationnellement demande du temps, le respect de l'autre suppose des échanges répétés et la délibération, même longue, est souvent gage d'une "meilleure" décision. Et, en l'occurrence, il est malgré tout notable que ce soit trois ministres européens qui se soient déplacés sur les lieux mêmes de la crise, en tentant de trouver entre les protagonistes une solution pacifique. Le Service Européen pour l'Action Extérieure (SEAE) a été absent ou transparent ? C'est possible, mais là encore, il faudrait voir en détail comment la "machine" communautaire a fonctionné. Les trois ministres sur place, dont ceux du couple franco-allemand, ont en outre développé une position qui semblait bien commune. Pourquoi un processus de décision plutôt intergouvernemental, fondé sur le principe d'unanimité, serait-il nécessairement illégitime et inefficace ? Quant à ceux qui avancent que la crise ne pourrait être réglée que par des échanges croisés entre Merkel, Obama et Poutine, j'attends là aussi des éléments de preuve.
S'il faut lever un doute, je partage parfois les agacements, le scepticisme ou la frustration que nourrit le processus européen. Mais l'indignation spontanée devant des événements partiellement connus me paraît aussi plus vaine et inefficace qu'un ensemble politique européen aux procédures complexes et aux choix parfois flous, qui parvient malgré cela à exercer une influence, si ténue soit-elle, sur le cours des individus qui la composent ou qui souhaitent en faire partie. 
Bon, c'est pas tout ça, mais qu'est-ce qu'il y a en magasin ?

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